RPQ #2

« Etre en danger/mettre en danger : racisme systémique et paranoïa des Blancs »

Judith Butler
Traduit et introduit par Céline Mouzon

Céline Mouzon est journaliste.

 Introduction de la traductrice : 

C’est par hasard, en cherchant sur internet des analyses sur les violences policières, les crimes policiers et le racisme d’État que j’ai découvert ce texte[1] de Judith Butler. On était fin 2015, peu après la marche de la dignité et contre le racisme[2] organisée à Paris le 31 octobre par le collectif de la Marche des Femmes pour la Dignité (MAFED).

Butler revient ici sur l’utilisation des images et leur mise en récit lors du procès des policiers de Los Angeles après le passage à tabac de Rodney King, un Étasunien noir, en 1991, et les émeutes qui s’ensuivirent. Différents contextes, différentes époques, différents pays ; ce texte m’a néanmoins paru proposer des analyses qui éclairent la façon dont fonctionne le racisme d’État en France : la rhétorique de l’institution policière pour se défendre et sa réception, le recours aux images censées parler d’elles-mêmes… Je me souviens l’avoir mentionné à une amie en revenant d’une assemblée générale du 8 Mars Pour Toutes début 2016. À sa demande, j’en ai fait une traduction pour pouvoir la partager avec elle, qui n’est pas anglophone.

Lorsque je la lui ai envoyée, fin juillet, Adama Traoré venait d’être assassiné par des policiers dans le cadre d’une interpellation où avait été utilisé le plaquage ventral, une technique d’immobilisation qui peut causer la mort par asphyxie et est pour cette raison interdite en Belgique ou en Suisse. Quelques mois après, en février 2017, Théo Luhaka était violé par des policiers dans le cadre d’un contrôle d’identité. Le texte de Butler, qui analyse le sous-texte sexuel des violences policières dans le passage à tabac de Rodney King, éclaire aussi cette dimension. Dans ces deux affaires françaises, l’enquête est toujours en cours au printemps 2018.

Pour cette traduction et sa publication, je tiens à remercier Michela Frigiolini qui a été à son initiative et m’a ensuite incité à la diffuser plus largement, Marie B. Schneider pour son soutien, Cha Prieur et Bruno Laprade de PolitiQueer, pour avoir accepté ce texte, et Judith Butler, qui a donné son accord.

 Céline Mouzon.

« Etre en danger/mettre en danger : racisme systémique et paranoïa des Blancs »

Judith Butler

Reading Rodney King, Reading Urban Uprising

Edited and with an introduction by Robert Gooding-Williams

Routledge, New York, 1993

Traduit de l’anglais par Céline Mouzon

Les avocats de la police dans l’affaire Rodney King firent valoir dans leur plaidoirie que les policiers étaient en danger, et que Rodney King était la source de ce danger. Cet argument s’appuyait sur plusieurs éléments : les commentaires que King avait faits, les ordres donnés par la police qu’il avait refusé d’exécuter, et l’enregistrement vidéo des faits, hautement médiatisé, tourné sur le moment et largement diffusé à la télévision avant et pendant le procès.

Durant le procès, les avocats de la police montrèrent la vidéo et en proposèrent un commentaire simultané. Nous devons dès lors supposer qu’une convergence entre les mots et les images produisit la « preuve » pour les jurés dans cette affaire. Or la vidéo montre un homme passé à tabac à plusieurs reprises et sans résistance manifeste. La question est donc : comment cette vidéo a-t-elle pu être utilisée comme preuve que ce corps battu était la source du danger, la menace violente, et même, que le corps battu de Rodney King manifestait une intention de blesser, et de blesser précisément ces policiers qui soit brandissaient leur matraque contre lui, soit l’encerclaient debouts ? Dans le tribunal de Simi Valley [NDLT : ville au Sud de Los Angeles où s’est déroulé le procès], ce que beaucoup prirent pour une preuve irréfutable contre la police fut au contraire présenté pour établir la vulnérabilité des policiers, autrement dit, pour étayer l’affirmation selon laquelle c’est Rodney King qui était une menace pour la police. Plus tard, l’une des jurés déclara qu’elle pensait que Rodney King « contrôlait totalement » la situation. Comment une telle prouesse interprétative a-t-elle pu avoir lieu ?

Ce résultat n’est pas la conséquence d’une occultation de la vidéo, mais bien plutôt de la rediffusion de la vidéo dans un espace visuel saturé de références raciales.

Si le racisme imprègne la perception des Blancs, structurant ce qui peut et ne peut pas apparaître dans l’horizon de leur perception comme perception de Blancs, dans quelle mesure le racisme interprète-t-il par avance toute « preuve visuelle » ? Et comment, par la suite, une telle « preuve » doit-elle être lue, et lue publiquement, en allant à l’encontre de l’agencement raciste du visible, qui prépare et produit cette inversion des perceptions sous le vocable de « ce qui est vu » ?

Plus haut, j’ai écrit sans hésitation, « la vidéo montre un homme passé à tabac ». Et pourtant, les jurés à Simi Valley affirment avoir « vu » un corps menaçant les policiers, et vu dans les coups donnés des gestes sensés d’officiers de police en train de se défendre. De ces deux interprétations émerge donc un conflit dans le champ visuel, une crise de la certitude de ce qui est donné à voir, crise produite par la saturation et la mise en forme de ce champ visuel par les projections inversées de la paranoïa des Blancs. La représentation visuelle du corps de l’homme noir passé à tabac dans la rue par des policiers avec leurs matraques a été récupérée par le cadre interprétatif raciste pour faire de King l’agent de la violence, quelqu’un dont la capacité d’agir est produite, par son inscription dans un récit fantasmé, comme antérieure au cadre dans lequel l’événement qui est montré s’insère. En regardant King, le Blanc paranoïaque forme une séquence d’intelligibilité narrative qui renforce la figure raciste de l’homme noir : « il les avait menacés, et maintenant, c’est légitime qu’il soit maîtrisé » ; « s’ils cessent de le frapper, il va donner libre cours à sa violence, et pour l’heure, c’est légitime qu’il soit maîtrisé ». La paume de King, détournée de son corps, tenue au-dessus de sa tête, n’est pas lue comme un geste de protection de soi mais comme les premiers moments d’une menace physique.

Comment rendre compte de ce renversement du geste et de l’intention en termes de mise en forme raciale du visible ? Est-ce une transformation de la capacité d’agir propre à une grille de lecture racialisée ? Et la possibilité d’un tel renversement n’appelle-t-elle pas la question suivante : ce qui est « vu » n’est-il pas toujours déjà en partie ce qu’une certaine grille de lecture raciste produit comme le visible ? Car si les jurés en vinrent à voir dans le corps de Rodney King un danger pour la loi, cette façon de « voir » doit être lue comme celle qui fut choisie, cultivée, régulée – en fait policée – au cours du procès. Il ne s’agit pas simplement de voir, d’un acte de perception directe, mais de la production raciale du visible, du travail de la contrainte raciale sur ce que signifie « voir ». Et de fait, le procès demande à être lu non seulement comme l’instruction de modes racistes du voir, mais comme une production répétée et ritualisée de l’identité noire (blackness) (un élément supplémentaire de ce que Ruth Gilmore appelle, lorsqu’elle décrit le passage à tabac de la vidéo, un acte de « construction de la nation »). C’est un acte de voir qui est un acte de lire, c’est-à-dire une interprétation contestable, mais une interprétation qui se fait néanmoins passer pour un « voir », une lecture qui est devenue pour cette communauté blanche, et pour d’innombrables autres, la même chose qu’un voir.

Si ce qui est proposé ici, en passant outre et en allant à l’encontre de ce que le jury a vu, est un acte de voir différent, un ordonnancement différent du visible, il s’agit d’un ordonnancement qui est aussi contestable – comme on l’a vu dans le triomphe interprétatif temporaire du plaidoyer de l’avocat de la police qui a présenté King comme la menace. Affirmer que la présentation de King comme victime est vraie manifestement revient à supposer que l’on présente l’affaire à des sujets qui savent voir ; penser que la vidéo « parle d’elle-même » est, bien entendu, pour beaucoup d’entre nous, évidemment vrai. Mais si le champ du visible est un terrain d’affrontement racial, il devient impératif politiquement de lire de telles vidéos de manière offensive, de répéter et rendre publiques de telles lectures, ne serait-ce que pour imposer autant que possible une hégémonie antiraciste dans le champ visuel. A première vue, il peut sembler nécessaire, pour contrer cet odieux échec à voir la violence policière, de restaurer le visible comme terrain incontestable de preuve. Mais le procès et ses terribles conclusions nous enseignent qu’il n’y a pas de recours simple au visible, à la preuve visuelle, que le visible demande toujours et encore à être lu, qu’il est déjà une lecture, et que pour établir le préjudice sur le fondement d’une preuve visuelle, une lecture offensive de cette preuve est nécessaire.

Il ne s’agit donc pas de négocier entre ce qui est « vu » d’un côté, et la « lecture » qui est faite de la preuve visuelle de l’autre. En un sens, le problème est pire : dans la mesure où il y a une organisation et une disposition racistes du visible, cela va contribuer à circonscrire ce qui peut être considéré comme preuve visuelle, au point qu’il devient impossible dans certaines situations d’établir la « vérité » de la brutalité raciste par le recours à une preuve visuelle. Car lorsque le visuel est complètement mis en forme par le racisme, la « preuve visuelle » à laquelle on se réfère ne pourra jamais que servir à réfuter des conclusions qui reposent là-dessus ; et en conséquence, dans le cadre de cette grille de lecture raciste, il semble qu’aucune personne noire ne puisse recourir au visible comme fondement d’une preuve. Souvenez-vous qu’il a été possible d’inférer du corps noir masculin sans mouvement et battu dans la rue la conclusion que c’est ce corps même qui « maîtrisait totalement » la situation et qu’il était rempli d’ « intention dangereuse ».  Le champ visuel n’est pas neutre à la question raciale. Il est en tant que tel une production de la question raciale, une grille de lecture hégémonique et puissante.

*          *          *

Dans le monde blanc, l’homme de couleur rencontre des difficultés dans l’élaboration de son schéma corporel. La connaissance du corps est une activité uniquement négatrice. C’est une connaissance en troisième personne. Tout autour du corps règne une atmosphère d’incertitude certaine. Je sais que si je veux fumer, il me faudra étendre le bras droit et saisir le paquet de cigarettes qui se trouve à l’autre bout de la table. Les allumettes, elles, sont dans le tiroir de gauche, il faudra que je me recule légèrement. Et tous ces gestes, je les fais non par habitude, mais par une connaissance implicite. Lente construction de mon moi en tant que corps au sein d’un monde spatial et temporel, tel semble être le schéma. (…)

J’avais créé au-dessous du schéma corporel un schéma historico-racial. Les éléments que j’avais utilisés m’avaient été fournis (…) par l’autre, le Blanc, qui m’avait tissé de mille détails, anecdotes, récits. Je croyais avoir à construire un moi physiologique, à équilibrer l’espace, à localiser des sensations, et voici que l’on me réclamait un supplément.

« Tiens, un nègre ! » C’était un stimulus extérieur qui me chiquenaudait en passant. J’esquissai un sourire.

« Tiens, un nègre ! » C’était vrai. Je m’amusai.

« Tiens, un nègre ! » Le cercle peu à peu se resserrait. Je m’amusai ouvertement.

« Maman, regarde le nègre, j’ai peur ! » Peur ! Peur ! Voilà qu’on se mettait à me craindre. Je voulus m’amuser jusqu’à m’étouffer, mais cela m’était devenu impossible.

(Franz Fanon, « L’expérience vécue du Noir », Peau noire, masques blancs, 1952[3])

Franz Fanon propose ici une description de la façon dont le corps noir masculin est constitué à travers la peur, et à travers le fait de nommer et de voir : « Tiens, un nègre ! » où le « tiens » est à la fois une façon de désigner et de voir, une façon de désigner ce qu’il y a à voir, une façon de désigner qui circonscrit un corps dangereux, une indication raciste qui transmet son propre danger au corps qu’il pointe. Ici, la « désignation » n’est pas seulement indicative. Elle structure par avance une accusation, une accusation qui porte en elle la force performative de produire le danger qu’elle redoute et contre lequel elle se défend. Dans sa théorie clairement masculiniste, Fanon définit le sujet comme l’homme noir, et l’Autre comme l’homme blanc, et peut-être devrions-nous pendant un moment laisser le masculinisme qui imprègne cette scène en place ; car dans la peur raciste qu’éprouve l’homme blanc à l’encontre du corps de l’homme noir il y a clairement une angoisse face à la possibilité d’un échange sexuel. D’où les références répétées au « cul » de Rodney King chez les policiers qui l’entouraient, et la délimitation homophobe de ce lieu de la sodomie comme une forme de menace.

Dans le récit que fait Fanon de l’interpellation raciste, le corps noir est délimité comme dangereux, antérieurement à tout geste, à toute main levée, et le lecteur blanc, dans sa forme infantilisée, est positionné dans la scène comme quelqu’un de démuni dans sa relation à ce corps noir, comme celui qui par définition a besoin d’être protégé par sa mère ou, peut-être, par la police. La peur est qu’une distance physique ne soit franchie, et que la blancheur/blanchité (whiteness) sacrée, dans sa virginité, ne soit mise en danger par cette proximité. La police est ainsi structurellement placée pour protéger la blanchité de la violence, configuration où la violence est l’action imminente entreprise par le corps de l’homme noir. Et parce que dans ce schéma imaginaire, la police protège la blanchité, sa propre violence ne peut être lue comme une violence ; car le corps de l’homme noir, avant même toute vidéo, est le lieu et la source du danger, une menace. L’effort de la police pour soumettre ce corps, même par avance, est justifié indépendamment des circonstances. Ou plutôt, la certitude de cette justification réagence et ordonne les circonstances pour correspondre à cette conclusion.

Ce qui m’a frappé le matin qui a suivi le rendu du verdict, c’était les reportages qui ont réitéré la production fantasmatique de « l’intention », l’intention inscrite et lue dans le corps de Rodney King tétanisé sur la chaussée, son intention de blesser, de mettre en danger. La vidéo a été utilisée comme « preuve » pour soutenir l’affirmation que le corps de l’homme noir tétanisé sur le sol, en train d’être roué de coups, était lui-même la source de ces coups, était sur le point de les produire, était lui-même la menace imminente d’un coup et, par conséquent, était responsable des coups qu’il recevait. Ce corps donc recevait des coups pour ceux qu’il était sur le point de donner, les coups qui étaient ce corps dans ces gestes fondamentaux, même lorsque l’unique geste que l’on voit ce corps faire est de lever sa main, paume vers l’extérieur, pour repousser les coups contre lui. Selon cette grille de lecture raciste, il est frappé en échange de coups qu’il n’a jamais donnés, mais qu’il est, en raison de son identité noire (blackness), toujours sur le point de donner.

C’est ici que l’on voit que l’intentionnalité de la violence est détachée des actions de la police, et que ces mêmes intentions sont investies dans celui qui reçoit les coups. Comment ce détachement et cette attribution de l’intentionnalité de la violence sont-elles rendues possibles ? Et comment ont-ils été reproduits dans l’explication raciste des avocats de la police, impliquant ainsi de leur part une affiliation raciste compatissante avec la police invitant les jurés à rejoindre cette communauté de persécuteurs persécutés ? Les avocats ont cultivé une identification avec la paranoïa des Blancs, paranoïa selon laquelle, contre une menace incarnée par le corps de Rodney King pour ainsi dire indépendamment de toute action qu’il accomplisse ou semble sur le point d’accomplir, la communauté blanche est toujours et seulement protégée par la police. Dans cet imaginaire blanc raciste, c’est une action que le corps de l’homme noir est toujours déjà en train d’accomplir, a toujours déjà accomplie avant l’émergence de toute vidéo. L’identification avec la paranoïa policière adoptée, produite et consolidée chez ces jurés est l’une des façons de reconstituer un imaginaire raciste blanc qui se positionne comme s’il était le cadre non délimité du champ visible, revendiquant l’autorité que confère la « perception directe et non médiée ».

L’interprétation de la vidéo lors du procès devait travailler les différents lieux possibles d’identification qu’elle offrait : Rodney King, les policiers l’encerclant, ceux qui le rouaient de coups, ceux qui regardaient, le regard de la caméra, et par conséquent, le passant blanc qui peut-être ressentait une forme d’indignation morale, mais qui aussi, regardait de loin, soudain installé dans la scène comme le reporter clandestin. En un sens, le jury ne pouvait être convaincu de l’innocence de la police qu’à travers une orchestration tactique de ces identifications, car en un sens, les jurés sont les témoins blancs, séparés du lieu manifeste du danger noir par un cordon de policiers. Ils sont les policiers, chargés de faire respecter la loi, encerclant ce corps, le rouant de coups, une fois de plus. Peut-être sont-ils King lui-même, mais badigeonné de blanc : les coups dont il est roué sont pris sur les coups dont ils seraient roués si les policiers ne les protégeaient pas contre lui. C’est ainsi que le danger physique dans lequel se trouve King, tel qu’il est enregistré, est transféré vers eux ; ils s’identifient à cette vulnérabilité, mais l’interprètent comme la leur, la vulnérabilité de la blanchité (whiteness), le recodant par conséquent, lui, comme menace. Ce danger auquel ils pensent toujours être exposés, en raison de leur blanchité (la blanchité comme grille de lecture opère en dépit de la présence de deux jurés non blancs). Voilà qui complète le circuit de la paranoïa : imaginer leur propre agression les conduit à considérer cette agression comme une menace extérieure tangible.

La manière de « voir » que la police a présentée, et celle que le jury a représentée, est l’une dans laquelle une violence supplémentaire est mise en œuvre (performed) à travers le désaveu et la projection de ce violent passage à tabac. Les coups que reçoit effectivement Rodney King sont interprétés comme une réponse bien méritée, et en réalité, comme des défenses contre les dangers qui sont « vus » comme émanant de son corps. Ici, « voir » et attribuer sont inséparables. Attribuer la violence à celui qui subit cette violence fait partie du mécanisme même au cœur de la violence, et rend le jury complice, par ce qu’il « voit », de la violence exercée par la police.

Les avocats de la police ont décomposé la vidéo en « séquences » et fait des arrêts sur image, de sorte que le geste – la main levée – est arrachée à sa place chronologique dans le récit visuel. La vidéo n’est pas seulement violemment décontextualisée, mais aussi violemment recontextualisée. Elle est diffusée sans bande son simultanée. Or si celle-ci avait existé, elle aurait été remplie d’insultes racistes et à caractère sexuel contre Rodney King. Au lieu de lire ce témoignage en même temps que la vidéo, les avocats de la police ont présenté un arrêt sur image, l’exagération de la main levée comme figure hyperbolique de la menace raciale, interprétée encore et toujours comme un geste annonçant la violence, un geste sur le point d’être violent, le premier signe de violence, la violence elle-même. Ici, ce que l’on « voit » par anticipation est clairement déjà une « lecture », une lecture qui rejoue le désaveu et la paranoïa qui rendent possible et justifient la brutalité.

A nouveau, contre cette lecture, il importe de proposer une contre-lecture offensive, une contre-lecture que les procureurs (prosecutors) échouèrent à mettre en oeuvre, une contre-lecture qui montre, à travers une forme de répétition différente, ce que Fanon a appelé « le schéma historico-racial » à travers lequel la façon de « voir » l’identité noire se produit[4]. En d’autres termes, il s’agit de lire non seulement « l’événement » violent, mais le schéma raciste qui orchestre et interprète cet événement, qui sépare l’intention violente du corps qui la manie et l’attribue au corps qui la reçoit.

Si le geste de la main levée peut être lu comme une preuve qui étaie le point en débat selon lequel Rodney King « contrôle », « maîtrise complètement » la scène tout entière, comme une preuve de ses intentions menaçantes, alors un circuit imaginaire est généré dans lequel King est l’origine, l’intention et l’objet de cette même brutalité. Autrement dit, si c’est sa propre violence qui déclenche la séquence causale, et que c’est son corps qui reçoit les coups, alors, dans les faits, il se roue de coups lui-même : il est le début et la fin de la violence, il se l’inflige à lui-même. Mais si la brutalité qu’on prétend qu’il incarne ou que le schéma racial fabrique de façon rituelle comme « l’intention » première et inévitable de son corps, si cette brutalité est en réalité celle des policiers blancs, il s’agit dès lors d’une brutalité que les policiers produisent et déplacent dans le même temps, et Rodney King, qui est à leurs yeux l’origine et l’instrument potentiel de tout danger dans cette scène, se trouve réduit à un fantasme produit par une agression blanche raciste, un fantasme qui appartient à cette agression blanche raciste comme figure extériorisée de sa propre distorsion. Dans ce schéma, il n’est autre que le lieu dans lequel la violence raciste redoute et bat le spectre de sa propre rage. En ce sens, le circuit de la violence attribuée à Rodney King est en fait le circuit de la violence raciste blanche qui se désavoue brutalement elle-même, uniquement pour faire violence au spectre qui incarne une intention qui lui appartient. C’est le fantasme qu’elle produit de façon rituelle là où se trouve l’autre racisé.

Est-ce justement parce que ce corps d’homme noir est à terre que les coups s’intensifient ? Car si la paranoïa des Blancs est aussi, à un certain degré, de l’homophobie, l’acte de brutalité n’opère-t-elle pas aussi, de façon performative, une désexualisation ou plutôt, une punition, infligée en réponse à une agression sexuelle présumée ou désirée ? L’image des policiers se tenant au-dessus de Rodney King avec leurs matraques peut être lue comme un acte de dégradation sexuelle qui en vient à imiter en l’inversant la scène imaginée d’une violence sexuelle qu’ils semblent vouloir et avoir en horreur. Les policiers déploient ainsi les « accessoires » et les « postures » de cette scène au service de sa dénégation agressive.

L’inversion et le déplacement de l’intention dangereuse que je viens d’exposer ont continué à être répétés après le verdict : d’abord dans les violences qui ont eu lieu à Los Angeles, où la majorité des individus tués furent des personnes noires, tuées dans la rue, et tuées par la police. Cela a rejoué, intensifié et étendu la violence perpétrée contre Rodney King. L’intensification de la violence policière contre les personnes racisées peut être lue comme la preuve que le verdict fut considéré comme une violence d’Etat supplémentaire par rapport à la violence policière raciste. Elle se lit par ailleurs dans des remarques faites par M. Bush le lendemain du rendu du verdict, dans lesquelles il condamna la violence publique, en soulignant avant toute chose le caractère déplorable de cette violence publique contre les propriétés privées ( ! ), et en tenant pour responsables, une fois de plus, ces corps noirs de la rue, comme si la figure du corps noir passé à tabac s’était levée et avait rassemblé ses forces contre la police, comme prévu. Les groupes ayant pris part aux violences de rue ont donc été paradoxalement vus comme les initiateurs d’une série de tueries qui a très bien pu laisser ces mêmes corps morts, exonérant à nouveau la police et l’Etat, et opérant de façon performative une identification avec la vision fantasmée d’une mise en danger de la communauté blanche à Simi Valley. Troisièmement, [cette intensification de la violence policière se lit] dans la façon dont les media ont rendu compte de la violence urbaine, dans leur refus de voir comment, où et pourquoi des incendies furent allumés, des magasins brûlés, et de fait, ce qui était en jeu dans et à travers cette violence. La bestialisation des foules, confortée par des techniques de rendu qui suggéraient la « traque » des personnes racisées et représentaient leur violence comme « insensée » ou « barbare », a ainsi répété la production raciste du champ visuel.

Si la lecture par les jurés de la vidéo a rejoué la scène fantasmée du crime, en répétant et réinvestissant le statut de la personne blanche dans la rue toujours déjà mise en danger, et que la réponse à cette lecture désormais inscrite comme verdict, fut de re-citer l’accusation, de rejouer et d’étendre le crime, cette lecture a atteint son but en partie à travers une transposition et une fabrication de l’intention dangereuse. Voilà qui ne suffit guère à rendre pleinement compte des causes de la violence raciste, mais qui constitue peut-être néanmoins un moment de sa production. Cette lecture peut sans doute être décrite comme une forme de paranoïa des Blancs qui projette l’intention de blesser qu’elle-même fait advenir, et répète ensuite cette projection à des échelles de plus en plus grandes, ce qui est une modalité sociale particulière d’une répétition compulsive, que nous devons encore apprendre à lire, et qui, comme « lecture », rendue opérante de façon performative au nom de la loi, a des effets manifestes et tangibles.

 

Notes 

[1] https://www.bc.edu/centers/ila/events/postcolonial-reading-group/_jcr_content/content/bcbootstraptab/content2/download_2/file.res/Butler%2C%20Judith%3A%20Endangered/Endangering%3A%20Schematic%20Racism%20and%20White%20Paranoia%20.pdf

[2] (https://marchedeladignite.wordpress.com)

[3] Judith Butler le cite dans la traduction anglaise de Charles Lam Markmann, Grove Press, New York, 1967 (NDLT).

[4] Mon intention ici n’est pas de suggérer en parlant d’une « grille de lecture blanche raciste » une façon de voir systémique, statique et fermée sur soi mais plutôt de souligner une pratique de lecture ancrée historiquement et se renouvelant qui, lorsque rien ne lui fait obstacle, a tendance à étendre son hégémonie. Le terme de « paranoïa des Blancs » ne décrit d’aucune façon ni de manière totalisante « comment les Blancs voient le monde » ; je l’utilise ici comme hyperbole théorique afin de servir de point d’appui pour une contre-lecture offensive.

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