RPQ #2

I can play it straight ! Notes sur l’émergence des ateliers Drag King comme espaces hétérotopiques en France et en Italie

Clark Pignedoli[1]

Clark Pignedoli, chercheur engagé inscrit au doctorat en sociologie à l’université du Québec à Montréal et actif au sein de groupes transféministes au Québec et en Italie.

La littérature et les connaissances sur le Drag King (DK) se sont constituées de manière anglonormative (Baril, 2016a) et cisnormative, c’est-à-dire en rejetant respectivement la portée micropolitique de l’atelier (format plus présent en France et en Italie où la culture des spectacles DK n’a pas pris autant racine comme dans l’anglophonie) et la possibilité de l’existence des personnes trans et de leur visibilité (Baril, 2013 ; Bauer et al., 2009 ; Namaste, 2000). En tant que personne trans italophone installée au Québec pour laquelle les ateliers DK ont représenté une ressource importante dans son parcours de subjectivation et de militance, je pointe aux manques de ressources pour réfléchir au DK à partir d’un point de vue non-cis et non-anglo centrés.

En réaction à l’invisibilisation, au manque d’informations et de témoignages qui relèvent des expériences DK trans franco et italophones, dans mon article je chercherai à amorcer un travail de lecture alternative, queer et trans située des expériences DK développées au sein des ateliers. À travers une queerisation du texte de Foucault « Des espaces autres, Hétérotopies » (1967) je développerai une analyse des ateliers DK comme hétérotopies, en mettant en dialogue Foucault avec des textes d’activistes et des chercheureuses engagé.e.s qui ont théorisé ces laboratoires en France et en Italie. L’objectif de mon article est celui de démontrer comment ces laboratoires peuvent participer au travail micropolitique de déterritorialisation et de dénaturalisation du cisgenrisme (Baril, 2013) et du système sexe/genre hétérosexuel (Butler, 2006). Puisqu’il ne s’agit pas d’une recherche menée sur le terrain, mon texte propose des réflexions théoriques dans l’attente d’amener une ethnographique dans le cadre de ma thèse doctorale.[2]

Mon processus d’écriture est informé par mon expérience personnelle. La dimension « hétérotopique » des ateliers DK auxquels j’ai participé a posé les prémisses théoriques et pratiques pour la prise de conscience et la validation de mon parcours trans, mais encore dans la construction de relations affectives et politiques.

Enfin, en étant conscient que l’archive qui reconstruit l’origine et le développement des ateliers DK entre la France et l’Italie est partielle et en construction (Baldo, Borghi et Fiorilli, 2013), à travers cet article je souhaite participer au travail en cours de documentation et de diffusion des savoirs DK francophones et italophones.

 

I can play it straight ! : qu’est-ce qu’un atelier Drag King?

Dans une célèbre scène du film de 1996 The Birdcage[3] (qui se déroule à South Beach, en Floride, pendant les années 1990) Armand et Albert, le couple homo de protagonistes, échafaudent un plan apparemment impossible : faire passer Albert pour un homme straight, « uncle Al ». De cette manière, les deux décident d’accepter la requête de leur enfant Val, un hétéro sur le point de se marier à la fille d’un sénateur républicain. Étant donné le conservatisme de la famille de sa partenaire, Val demande à ses parents de cacher leur relation et de la faire cadrer temporairement dans une configuration hétéronormative afin de pouvoir les introduire à ses beaux-parents sans drama, ni scandale. Malgré le découragement initial, Armand et Albert décident de prendre la situation en main et de se prêter à cette mise en scène : Armand resterait le père de Val mais Albert prendra temporairement le rôle de son oncle, « uncle Al ». Les deux se mettent tout de suite au travail pour construire ce personnage et ainsi duper l’univers des relations familiales hétérosexuelles en le traversant incognito.

Convaincu de sa capacité de « play it straight ! » Albert se prête à une séance improvisée d’exercices pour apprendre à « agir comme un homme », plier son expression de genre baroque et passer pour homme hétérosexuel.[4] Ainsi, ce qui était au départ un déjeuner normal, se transforme en l’amorce d’un atelier Drag King 101[5] : un laboratoire corporel (mais aussi culturel) où Armand lui explique comment étaler de la moutarde sur un toast, marcher à la John Wayne et entretenir des small talks sur le football qui tournent à vide…comme un « vrai homme » le ferait. Il s’agit, bien sûr, d’aider Albert à performer une masculinité stéréotypée mais qui est aussi « passe-partout » (Preciado, 2008). Ainsi, le queer gaze d’Armand et d’Albert fixe de l’extérieur (du dehors de la norme hétérosexuelle) les codes tacites sur lesquels reposent les modèles des masculinités dominantes pour les mettre sous surveillance, en isoler les gestes et les attitudes afin de les reproduire en exhibant leurs mécanismes. Ce processus de dévoilement auquel on assiste crée un reversement de point de vue : de leur position de sujets abjects, ils vont faire l’expérience du caractère performatif des masculinités dominantes. Masculinités qui sont ainsi rendues camp, vulnérables et, ultimement, dénaturalisées (Koening, 2003 : 150) :

Voir le vidéo de la Cage aux folles : Mustard spreading

Selon Shaka McGlotten (2015: 2), « Le Drag consiste en la personnification, en l’exploitation des conventions du genre à travers leur imitation et leur exagération [ma traduction]».[6] A partir de cette description et du détour pop que j’ai mis en exergue, il est possible de comprendre le DK comme une déclinaison spécifique du drag où les conventions de la masculinité sont mises en vedette et performées intentionnellement : « Les performances Drag King reprennent et exploitent les ‘marqueurs’ de la masculinité au point où ces marqueurs deviennent visibles dans leur caractère construit [ma traduction] »[7](Koening, 2003 : 150).

Dans les ateliers DK, selon une modalité « nique ton genre ! » (Bourcier, 2001 : 203), les participant.e.s se « mettent en king » en personnifiant un personnage masculin pour déconstruire et explorer collectivement les codes de la masculinité sociale[8] (et a fortiori de la féminité) (Greco, 2012). Souvent organisés par des collectifs ou des militant.e.s dans des contextes de production subculturelle, les ateliers se déroulent en plusieurs étapes au cours desquelles les participant.e.s apprennent (accompagné.e.s par des animateurices) à fabriquer leur personnage masculin (par exemple : en s’appliquant des poils faciaux, en se bandant la poitrine, en s’habillant de manière adéquate, etc.) et à le personnifier de manière temporaire à travers une série d’exercices collectifs (par exemple : d’occupation de l’espace, de contrôle de la voix et de la gestuelle) qui permettent de faire l’expérience de se faire lire comme un homme cisgenre dans l’espace public (Fiorilli et Baldo, 2017; Baldo, Borghi et Fiorilli, 2013 ; Greco, 2012 ; 2013).

Les différentes étapes des ateliers DK et les réflexions individuelles et collectives qui s’y développent montrent et valident le constat selon lequel les masculinités se fondent et se maintiennent grâce à la répétition ritualisée de certains actes, devenus des conventions sociales invisibles et auxquelles se rattachent un nombre important de privilèges[9] (Torr et Bottoms, 2010 ; Preciado, 2008). En fait, l’isolement et l’usage des accessoires, tant matériels que gestuels, des « masculinités » permet aux participant.e.s d’expérimenter ces privilèges tout en déconstruisant les conceptions essentialistes et biologisantes du genre et en mettant en lumière sa dimension performative (Baldo, Borghi et Fiorilli, 2015 ; Greco, 2012, 2013; Butler, 2006).

Originairement crées à New York au début des années 1990 par Johnny Science et Diane Torr, ces événements répondent de plus en plus à la logique du « fais-le toi-même » /« faisons-le ensemble »[10] (Thomas, Espineria et Alessandrin, 2012 ; Preciado, 2008) et ils ont été reproduits et repensés par plusieurs collectifs et militant.e.s queer et trans aux Etats-Unis et en Europe. Toutefois, les « savoir[s] DK » (Preciado, 2008 : 329) restent largement inaudibles au sein de la littérature francophone et italophone qui touche aux genres et aux sexualités. Compte tenu du fait que les pratiques DK sont des pratiques récentes qui se nichent pour la plupart dans des lieux de production et d’activisme subculturels (Rupp, Taylor et Shapiro, 2010 ; Preciado, 2008 ; Shapiro, 2007) et de la difficulté des savoirs queers et trans de s’affirmer et de circuler en France et en Italie surtout dans les contextes institutionnels de production de savoirs (Espineria et Bourcier, 2016; Baril, 2016b; Bourcier et Molinier, 2008; Preciado, 2009a; Bourcier, 2005), la portée micropolitique des ateliers DK demeure méconnue, sous-étudiée et sous-valorisée.

Là où un travail d’archivage a été amorcé, ceci a souvent dérivé vers une compréhension restreinte de ces micropolitiques. Trois limites caractérisent les épistémologies DK dominantes et ont orienté la presque totalité de la littérature à ce sujet : 1) le DK y a traditionnellement été conceptualisé comme une pratique relevant de l’anglophonie (Torr et Bottoms, 2010 ; Rupp, Taylor et Shapiro, 2010 ; Shapiro, 2007 ; Troka, Lebesco et Noble, 2002 ; Volcano et Halberstam, 1999 ; Halberstam, 1998) et 2)  du contexte du spectacle, tout en négligeant le développement des ateliers. Par exemple, dans leur célèbre travail conjoint The Drag King Book paru en 1999, les auteurs Del LaGrace Volcano et Jack Halberstam insistent davantage sur la culture DK qui se développe dans les clubs, les cabarets et la vie nocturne de New York, San Francisco et Londres.[11] Ensuite, 3) la conceptualisation des pratiques DK sous-entend encore la présence d’un corps « fixe ». Elles sont souvent associées au « travestissement » (Torr et Bottoms, 2010) et aux subcultures sexuelles et de genre des female masculinities (Halberstam, 1998) ou « masculinités sans hommes » (Bourcier et Molinier, 2008). Ces cadres d’analyses reposent respectivement sur des biais pathologisants et cisnormatifs invisibilisant les parcours trans, non-binaires, etc. au sein du DK.[12]

 

Queeriser le concept d’hétérotopie de Foucault

« Des espaces autres, Hétérotopies » est le titre d’une conférence donnée par Michel Foucault le 14 mars 1967 à Paris, au Cercle des études architecturales. Dans cette communication il développe pour la première (et la dernière) fois le concept d’hétérotopie qui reste largement inexploré et théorisé dans ses possibles applications par rapport aux ateliers DK.[13]

En partant du constat que le XXème siècle serait l’époque de l’espace, Foucault affirme que dans la culture occidentale l’espace extérieur a été pensé de manière différente au fil des années et qu’il ne serait pas possible de méconnaitre son entrecroisement avec la temporalité. Selon lui, aujourd’hui « nous sommes à une époque où l’espace se donne à nous sous la forme de relations d’emplacements » (Foucault, 1967 : 2), il s’agirait d’un espace hétérogène caractérisé par des dynamiques relationnelles et de voisinage entre points ou éléments (Foucault, 1967).

Dans cette configuration, pour Foucault les hétérotopies seraient des points, des territoires réels mais qui sont difficiles à cartographier car ils ne répondent pas aux critères d’aménagement traditionnels de l’espace. Au contraire, elles fonctionnent avec des règles et des temporalités différentes. Il s’agit d’utopies « effectivement réalisées » et localisables, parfois nomades et rhizomiques (Echeto et Sartori ; 2009) qui établissent un bouleversement et/ou un renversement épistémologique produisant des significations qui mettent en défi celles qu’on retrouve dans les espaces traditionnels. Par exemple, comme Foucault le souligne, les hétérotopies « de crise » se créent en contestant l’aménagement spatio-symbolique qui gouverne la société, ce sont des lieux « réservés aux individus qui se trouvent, par rapport à la société, et au milieu humain à l’intérieur duquel ils vivent, en état de crise » (Foucault, 1967 :4). Rentrer dans ces contre-espaces signifie donc adhérer à un système de valeurs différent, à une approche différente de la matérialité spatiale, de la matérialité des corps et des contraintes chronologiques (hétérochronies). Le discours foucauldien présente donc les hétérotopie comme étant des lieux d’agencement, en mettant une emphase sur leur capacité à contester et à transgresser les normes hégémoniques.

Après Foucault, les auteur.e.s qui ont repris le concept d’hétérotopie ont insisté beaucoup sur la valeur de « libération » de ces espaces pour des groupes marginalisés au sein de la société (Hetherington, 1997). Cependant, certain.e.s sociogéographes (Prieur, 2011 ; Hetherington, 1997) ont problématisé ce regard unidimensionnel[14] en mettant en lumière les relations de pouvoir qui s’installent au sein même de ces « espaces autres » et qui pourraient impacter différemment certain.e.s sujets selon des facettes identitaires qui les composent.

Selon Kevin Hetherington (1997 : 32), par exemple, les hétérotopies ne se constituent pas dans un vide politique « mais plutôt en relation avec les autres espaces et elles ont donc des structures et des ordres sociaux alternatifs [ma traduction] ».[15] Il serait donc réducteur de les considérer juste comme des contre-espaces de résistance et de transgression alors qu’elles aussi sont productrices de structures et de relations de pouvoir, même si à vocation utopique : « [Les hétérotopies] produisent de nouveaux discours et de nouvelles modalités d’interagir socialement ou, plus généralement, une nouvelle sociabilité » (Hetherington, 1997 : 53).[16]Elles ont leurs propres codes, règles et symboles et elles génèrent leurs propres relations de pouvoir (Hetherington, 1997). Les hétérotopies peuvent donc prendre des significations multiples et différentes pour les sujets qui les occupent, de libération, d’oppression ou les deux au même temps, selon la manière dont les sujets se positionnent au sein des réseaux des relations de pouvoir qui les traversent (Hetherington, 1997). Ainsi, tel que affirmé par Cha Prieur (2011 : 92):

L’hétérotopie est un lieu défini comme ‘autre’ par rapport à une norme particulière ou plusieurs normes définies. (…) Accepter qu’il existe une inversion totale d’une ou plusieurs normes particulières, c’est aussi accepter que d’autres normes soient communes à l’hétérotopie et au reste de l’espace normatif.

Cette remise en perspective du concept d’hétérotopie selon une approche moins unidimensionnel et plus intersectionnelle s’applique aussi à la conception et à la théorisation des ateliers DK. À partir d’une analyse systémique des matériaux militants et des textes produits en France et en Italie, je pose l’hypothèse que ces laboratoires sont des hétérotopies « indissociablement spatial[es] et social[es] » (Socioarchi, 2014), des « hétérotopies identitaires » (Dubois, 2014)[17] ayant le potentiel de déterritorialiser à la fois les espaces physiques, énonciatifs et le corps, qui est en soi un lieu de lutte politique. Cependant, étant donné le caractère multidimensionnel des hétérotopies et donc l’importance de préciser les normes sociales et culturelles qui s’y verront subverties (Prieur, 2011), j’aimerais mettre en évidence l’évolution du modèle d’atelier DK.

Si les premier ateliers animés par Diane Torr permettaient, en tant qu’hétérotopies, de subvertir certaines normes que l’on retrouve dans l’espace traditionnel telles que le sexisme et la misogynie, ils reproduisaient néanmoins des préjugés cis et hétéro centrés. Au contraire, certaines approche des ateliers DK développées en France et en Italie ont permis de construire des hétérotopies qui dénoncent ces deux systèmes de domination en permettant d’agencer les expériences queer et trans.

Do it Like a Dude: L’atelier Man for a Day de Diane Torr

Le livre de Diane Torr et Stephen Bottoms Sex, Drag and Male Roles : Investigating Gender as a Performance (2010), marque la naissance d’une littérature qui documente comment les pratiques DK s’affirment non seulement dans le contexte du spectacle, mais aussi à l’intérieur d’ateliers (Fiorilli et Baldo, 2017; Greco, 2014; Baldo, Borghi et Fiorilli, 2013 ; Torr et Bottoms 2010 ; Preciado, 2008). « Au commencement était Diane Torr », dans ce champ des connaissances, un rôle fondateur est associé à la performeuse et à son The Man for a Day workshop, qui connut une attention et un succès international. Selon Torr, contrairement à Halberstam et Volcano, l’origine des pratiques DK remonterait à The Drag King Workshops qu’elle co-organisait à New York au Sprinkle Salon avec l’activiste trans Johnny Science au début des années 1990 (Torr et Bottoms, 2010). Le récit autobiographique de Torr permet, donc, de cerner les éléments expérientiels et théoriques qui fondent la conception de ces laboratoires. La documentation de son expérience permet aussi de mettre en avant le script dont plusieurs autres modèles d’ateliers se sont inspirés. Je vais d’abord retracer les conditions qui ont permis la conception de l’atelier, pour ensuite transcrire une version abrégée de sa structure.

Torr est une artiste interdisciplinaire qui évolue au sein du WOW Café Theatre de New York tout au long des années 1980, dans un contexte de forte contamination artistique qui allait de pair avec une forme spécifique d’activisme culturel. En fait, le WOW naît de la volonté de créer un espace permanent et autogéré où développer et soutenir des performances théâtrales par et pour les femmes (surtout pour un publique lesbien et queer) (Solomon et Minwalla, 1985). Étant donné sa vocation et sa composition féministe, les expérimentations et les productions élaborées au sein du WOW dérogeaient aux canons de la performance théâtrale traditionnelle.[18] Le gender bending[19] et le drag étaient encouragés et ils allaient de pair avec le déploiement d’un discours féministe révolté, post-identitaire et pro-sexe (Torr et Bottoms, 2010; Solomon et Minwalla, 1985). Ce contexte pousse Torr à s’essayer à de premières expériences politiques de passing.[20] A la fin des années 1980, elle détourne sa présentation de genre en s’habillant en homme et elle essaye de passer comme tel pour contester les normes sociales qui construisaient certains espaces comme des « boy clubs » interdits aux femmes (par exemple, des cinémas érotiques, des sex shops etc.). Le succès de cette auto-expérimentation (elle réussit effectivement à rentrer dans ces espaces car elle est prise pour un homme) lui fait prendre conscience que la masculinité (comme la féminité) n’est pas inscrite dans les gènes mais qu’elle est plutôt une ensemble de signes et de styles corporels que, par convention culturelle, nous reconnaissons comme masculins (Preciado, 2015). Elle remarque aussi que le fait d’être lue comme homme engendre un changement d’attitude des autres personnes, qui lui accordent plus d’autorité, plus d’attention, plus d’espace etc., soit un ensemble de privilèges dont elle ne bénéficie pas lorsqu’elle est reconnue comme une femme. Suite à cette expérience elle commence à s’exercer à l’observation d’hommes dans des restaurants ou d’autres espaces publiques pour étudier leur attitude et leur gestuelle et isoler les éléments des chorégraphies sur lesquels les masculinités reposent et se reproduisent. Au-delà de la présentation physique en fait, les masculinités reposeraient aussi sur des manières spécifiques de tenir son corps, d’occuper l’espace et d’interagir avec les autres (Torr et Bottoms, 2010).

En plein milieu de ce processus de dévoilement elle fait la connaissance de Johnny Science, un homme trans qui avait déjà commencé à animer des ateliers de « transformation cosmétique de femme à homme [ma traduction]» (Torr et Bottoms, 2010 : 98 ) nommés The Drag King Workshop.[21] Pour Torr, cette rencontre sera l’occasion d’utiliser ses compétences artistiques, ses observations et ses réflexions politiques en les faisant converger à l’intérieur d’un projet micropolitique en solo : The Man for a Day Workshop. Torr saisit le potentiel des pratiques DK, qui pourraient devenir un instrument de déconstruction des artifices sur lesquels la masculinité repose et d’agencement. Elle conçoit, donc, une méthode et un espace pour pouvoir reproduire collectivement cette prise de conscience et en tirer des réflexions politiques.

Ainsi, comme le nom le souligne, depuis les années 1990 dans le cadre de The Man For A day Workshop[22], Torr et ses collaborateur.ice.s enseignent aux participant.e.s à « passer » pour un « homme » en vingt-quatre-heures. Elle s’appuie sur le procédé théâtrale de la métonymie (qui consiste à faire passer la partie pour le tout) pour se concentrer sur les signes propres aux archétypes des masculinités dominantes : « pourtant le but n’est pas celui de renforcer les stéréotypes mais de les ébranler en démontrant que les femmes aussi peuvent exhiber ces attitudes et faire croire qu’elles sont naturelles [ma traduction]»[23]  (Torr et Bottoms, 2010 : 148).Torr cherche donc à créer les conditions pour déclencher des prises de conscience chez les participant.e.s qui pourraient ainsi en tirer des bénéfices sur le plan personnel, au quotidien :

Peut-être qu’après une vie passée à observer des hommes dans votre quartier, dans le métro, au bureau, en voiture, à la maison, etc. vous avez la curiosité de savoir comment les hommes se permettent certains comportements qui seraient considérés indésirables ou socialement inacceptables chez les femmes. Peut-être que vous voulez faire l’expérience de vous transformer de femme à homme comme moyen pour intercepter les comportements soi-disant “normaux” en tant que femme et découvrir des nouvelles réponses [ma traduction].[24] (Diane Torr, s.o.)[25]

Le modèle d’atelier DK conçu par Torr est expliqué en détail dans le Do it Yourself Guide que l’on retrouve annexé à son livre (Torr et Bottoms, 2010) et il a aussi fait l’objet du film Man for a Day, de Katarina Peters (2012). Je vous propose ma version abrégée des étapes principales :

Imagination Chaque participant.e.s apprend d’abord à se construire un personnage masculin, son propre Drag King, qu’illes[26] baladeront dans la ville quelques heures plus tard pour faire l’expérience du passing. Illes sont donc appelé.e.s à réfléchir au personnage qu’illes aimeraient incarner pour le reste de l’atelier et à le développer le plus possible, en l’imaginant à 360° : de son nom et son récit autobiographique à son style vestimentaire, de sa présence physique à sa gestuelle. Le tout doit être développé avec cohérence.

La chorégraphie corporelle ou les artifices de la masculinité.

Fabrication : L’étape suivante est celle de fabriquer matériellement ce personnage masculin qui était resté jusque-là imaginé. Cette construction se déroule à travers l’isolement, l’analyse pratique et la reproduction « des éléments matériels et immatériels qui guident au quotidien la lecture d’un sujet comme étant mâle [ma traduction] » (Baldo, Borghi et Fiorilli, 2013 : 74). Par exemple : la présence d’une barbe, d’une voix grave, la tendance à occuper beaucoup d’espace, etc. Ainsi, aidé.e.s par les animatrices, les participant.e.s apprennent à recomposer sur leurs corps ces référents pour recréer l’« effet homme » désiré. Illes apprennent à s’aplatir la poitrine (binding), à se fabriquer un pénis (packing), à s’appliquer des poils faciaux pour créer une barbe ou des moustaches, etc.

Personnification : Les participant.e.s apprennent à « agir comme des hommes » via des exercices de conscience corporelle : d’occupation de l’espace, du contrôle de la voix, de la gestuelle, du regard, etc. Évidemment l’intention de Torr n’est pas de reproduire des lois universelles mais plutôt d’isoler des comportements récurrents chez les hommes afin de reproduire une masculinité « passe-partout ». Cette étape permet aussi de comprendre que ces attitudes ne sont pas des propriétés des corps mais plutôt un habitus.

Extrait : Man for a Day

L’expérience du passing « Étant donné que l’atelier met l’emphase sur le développement de personnages qui peuvent passer de façon plausible au quotidien, l’épreuve décisive arrive quand on laisse l’espace de l’atelier et on sort à l’extérieur [ma traduction]» (Torr et Bottoms, 2010: 152).[27] Une fois les personnages masculins achevés, c’est le moment de faire l’épreuve de l’espace public. Les participant.e.s laissent l’espace de l’atelier et illes s’éparpillent dans la ville en petits groupes. À travers l’exercice de passer  temporairement en tant qu’homme cisgenre dans l’espace commun, l’atelier de Torr permet de faire l’expérience en live de certains privilèges accordés aux masculinités sociales.[28] Le passing démontre que ces privilèges n’ont rien de biologiques mais qu’ils sont plutôt des construits culturels automatiquement accordés aux corps lus comme « mâles ». Selon Torr la prise de conscience de cette fiction est libératrice, elle permet de diriger un regard déconstructeur vers la masculinité et de donner du pouvoir aux participant.e.s : « Pour les femmes qui découvrent qu’elles peuvent passer (souvent plus facilement qu’elles ne le souhaitaient) l’expérience d’être respectées comme des hommes – après une vie à avoir été traitées comme des femmes – peut être révélatrice [ma traduction] » (Torr et Bottoms, 2010 : 155).[29]

Le retour sur l’atelier.  L’atelier se termine avec un moment de réflexion collective où les participant.e.s font un retour sur cette expérience en partageant leurs impressions et leurs sensations. Selon Torr, en resituant dans leur quotidien les savoir acquis grâce aux réflexions que l’atelier a déclenché, illes peuvent élargir leur univers de possibles. En ces termes, elle conçoit The Man for a Day Workshop comme un outil de conscientisation féministe car l’expérimentation temporaire et somatique des habitus rattachés aux masculinités pourrait amener à une prise de conscience transformatrice dans la vie des participant.e.s. L’atelier serait un lieu d’autodétermination qui leur permet de se réapproprier tout un ensemble de codes comportementaux habituellement inaccessibles, car généralement prérogative d’une socialisation masculine. L’expérience temporaire de la masculinité aurait donc l’effet d’augmenter l’estime en soi ainsi que le sens de sa propre autonomie et de son pouvoir dans le monde (Torr et Bottoms, 2010) :

Après un atelier, une participante particulièrement convaincante est allée chez un concessionnaire et elle a utilisé son costume masculin comme moyen de conclure un accord qu’elle croyait impensable en tant que femme. D’autres femmes ont participé à l’atelier et elles ont ensuite rencontré un amant (homme ou femme) pour une nuit de jeux de rôles. Quelques participantes sont des actrices et des chanteuses d’opéra qui avaient des rôles « pantalon » et elles voulaient rendre leurs personnages plus authentiques. Parfois, une femme a participé à l’atelier pour explorer le désir de devenir un homme en permanence, ainsi l’atelier a été un catalyseur afin de prendre cette décision [ma traduction]. (Site de Diane Torr, s.o.)[30]

Or, Torr reste bien ancrée dans le système et l’imaginaire de la différence sexuelle. Ce positionnement, donc, rend ses démarches problématiques et étrangères au concept d’hétérotopie comme je le développerai dans cet article.

Dans la conception de son atelier Torr prend « la Femme » et ses oppressions, soi-disant « spécifiques », pour référence principale tout en articulant ses réflexions à partir d’un scénario « deux sexes/deux genres » (Bourcier, s.d.), c’est-à-dire dans un discours fondé sur l’opposition homme/femme. Son récit, donc, exclut les personnes trans, non-binaires et non conformes aux normes de genre de la valeur libératoire des ateliers DK qu’elle conçoit comme étant une pratique transgressive temporaire pour interroger le pouvoir des « hommes » sur les « femmes » (Torr et Bottoms, 2010; Bourcier, 1999) :

Rappelez-vous: Le genre est un acte. Alors que la féminité est toujours un artifice, peu importe qui la porte (c’est pourquoi elle est facile à caricaturer), la masculinité est présumée comme étant l’universel. Elle est donc plus invisible dans son artifice. Ça c’est à notre avantage lorsque nous essayons de passer pour des hommes. Des études sociologiques ont montré que la masculinité est prise pour acquis, sauf preuve contraire. Et même si vous sentez que vous ne passez pas, le fait que vous avez pris part à cet acte transgressif et que vous vous comportez comme un homme est significatif en soi. (…) Vous contribuez à une révolution dynamique dans la façon dont nous voyons nous-mêmes, et comment nous sommes vues. Vous créez un changement dans la perception [ma traduction]. (Torr et Bottoms, 2010: 269)[31]

La réflexion de Torr se focalise aussi sur une vision figée de la masculinité en tant que propriété des corps des hommes cis et hétérosexuels et aux privilèges qui leurs sont rattachés.

Torr reproduit ainsi un discours cisnormatif et ce biais est évident dans l’usage non nuancé qu’elle fait par exemple des concepts de passing et de « privilège masculin ». Le concept de passing reste très contesté au sein des communautés trans, car selon certain.e.s il qualifierait le genre des personnes trans comme étant moins authentique par rapport à celui des personnes cis (Godfrey, 2015; Baril, 2013; Serano 2007; Sycamore, 2006). Ensuite, comme théorisé par plusieurs auteurs, le concept de « privilège masculin » ne s’applique pas automatiquement aux personnes trans/masculines. Son accès reste conditionnel à la présence d’autres facteurs et/ou certaines personnes pourraient décider de se distancier de ce privilège et de le remettre en discussion (Baril, 2009; Noble, 2004). Ces éléments ne sont pas intégrés dans le discours de Torr qui remet ainsi au centre la catégorie femme, sous-entendue cis, comme l’unité de mesure par rapport à laquelle les ateliers DK devraient prendre leurs sens. En conséquence, elle ne prend pas en considération le potentiel d’autoréflexion et de subjectivation contre-culturelle que ces laboratoires pourraient avoir sur des personnes qui adoptent d’autres registres d’identification que ceux du féminin. Finalement, donc, les personnes queer, trans, non conformes aux normes de genre sont finalement exclues de la valeur libératoire de son atelier. Si son laboratoire peut avoir une dimension hétérotopique pour certaines femmes, il est loin d’être un espace de contestation bienveillant vis-à-vis d’autres axes d’oppression qu’on retrouve dans l’espace traditionnel et qui sont reproduits au sein de son approche de l’atelier.

Le post-Torr : des hétérotopies queer et trans situées

(…) chaque hétérotopie a un fonctionnement précis et déterminé à l’intérieur de la société, et la même hétérotopie peut, selon la synchronie de la culture dans laquelle elle se trouve, avoir un fonctionnement ou un autre.  (Foucault, 1967)

Aujourd’hui, face à la recrudescence des biocodes de la masculinité et de la féminité hétérosexuel.le.s et de la violence de genre (qui ne coïncide pas forcement avec la violence domestique), il est urgent de faire proliférer des ateliers drag king, espace de création de brigades urbaines king, qui à leur tour activeront d’autres ateliers. Créer un réseau glocal (en même temps global et local) de reprogrammation de genre.   Aucun savoir king ne peut s’obtenir de la seule lecture d’un modèle d’atelier. Il est nécessaire, suivant le principe autocobaye, de prendre le risque de donner sa chance aux pratiques corporelles et collectives. Cette forme expérimentale de production de savoir et de subjectivité rend obsolète la figure du gourou professionnel drag king qui se déplacerait de territoire en territoire pour initier le processus de dénaturalisation du genre. Le meilleur organisateur d’un atelier drag king est celui qui a participé à un autre atelier drag king et décide de reproduire l’expérience (…) dans son propre contexte local. (Preciado, 2008 : 332)

Le transfert culturel de l’atelier de Torr a permis de dépasser certaines limites que s’y inscrivaient. Dans un contexte d’émergence des communautés queer (Baldo, Borghi et Fiorilli, 2013 ; Bourcier, 2012 ; 1998 ; Grino, 2012), les ateliers DK débarquent en Europe au début des années 2000 via une opération de contrebande avec les pays anglophones (Bourcier, 2012). Ils se développent d’abord en France pour se diffuser ensuite vers d’autres pays du continent, dont l’Italie. Dans ces deux pays, la valeur micropolitique de l’atelier DK prend une signification spécifique : le script inauguré par Torr a été repensé par des activistes et des collectifs féministes, queer et trans pour résister de manière collective à la normalisation des corps et des genres et, donc, pour mettre en avant et diffuser leurs politiques sexuelles. Dans un cadre de recherche activiste des militant.e.s et des microgroupes locaux s’approprient ces pratiques et les déclinent sur la base de leurs expériences et du contexte socioculturel, tout en les thématisant et en y rattachant une vision politique propre. En France, les PDK trouvent leur place grâce aux chercheureuses engagé.e.s Sam Bourcier et Paul B. Preciado, qui organisent le premier atelier à Paris en 2002 (DILDO, 2002). Dans les dernières années, plusieurs ateliers aussi sont créés par les initiatives de Louise de Ville et Victor Marzuk à Paris et de Rachele Borghi et Arnaud Alessandrin à Bordeaux (Greco, 2014 ; Alessandrin, 2014). En Italie, les PDK se diffusent et se multiplient à travers des réseaux associatifs (le premier atelier est organisé par Arcilesbica Firenze en 2005); des collectifs féministes et queer (les Sguardi sui Generis à Turin) et des initiatives individuelles ou autogérées (les ateliers de Gustavo Lagnokka, Julius Kaiser et du célèbre groupe Eyes Wild Drag) (Baldo, Borghi et Fiorilli, 2013).

Or, la création d’ateliers DK, souvent dans des lieux de sociabilité queer (dans des centres culturels, des associations, des squats, etc.) mais aussi dans des espaces plus institutionnels (par exemples, des universités) selon un geste de réappropriation, s’inscrit en soi dans la volonté de créer des « contre-emplacements » qui répondent à une logique hétérotopique. Ces laboratoires, mis en place par des microgroupes ou des personnes issues des subcultures sexuelles et des genres, se juxtaposent aux « lieux réels » peuplés par les cultures straight en créant « un espace de visibilité [des hétérotopies] propre[s]  à la culture pédé, gouine et trans par le recyclage et la déclinaison parodique de modèles de masculinité de la culture pop dominante » (Preciado, 2008 : 325). Mais on peut penser aussi au DK comme une architecture de corps, un hétérotopie nomade qui se balade dans les « espaces réels » de la ville pour les déterritorialiser en le queerisant. En ces termes, la reproduction d’une forme de masculinité choisie devient un pivot pour dévoiler collectivement « l’écologie de genre ‘naturaliste’ du monde extérieur » (Preciado, 2008 : 329) à travers l’expérience de passer en tant que homme cisgenre :

Une des expériences les plus intenses et transformatrices de l’atelier se vit au moment d’explorer la ville en drag king. Se promener, prendre un café, descendre dans le métro, arrêter un taxi, s’assoir sur un banc, fumer une cigarette appuyé contre le mur d’une école…Une nouvelle cartographie de la ville s’ébauche, jusqu’alors inexistante pour un corps encodé comme féminin. (Preciado, 2008 : 329)

Pour cette raison, en Italie, le collectif ZARRAIOT[32] présente le DK comme « une pratique au quotidien ou une expérimentation temporaire (…) expression des genres, des corps et des désirs » (Atlantide, s.o.)[33] que « frocizzano » (queerisent) l’espace publique.[34]

La dimension hétérotopique des ateliers DK émerge aussi d’une analyse des discours sur lesquels ces espaces se fondent. Il ne s’agit plus de mettre au centre un sujet femme originaire et figé ou un féminisme différentialiste comme Torr le faisait, mais de penser « les politiques performatives du genre, les cultures Queen, King, Camp et Trans, comme des lieux à partir desquels développer un ensemble de pratiques de recherche, de critique et de création » (Laboratoire du GESTE, s.o.).[35] En France et en Italie, donc, des couches réflexives et théoriques ont été rajoutées au modèle original (de Torr) pour aménager des hétérotopies spécifiques, queer et trans situées qui « enregistrent la vie là où la matrice préférerait indiquer des vides » (Bourcier, 2001) et qui prennent pour acquis la présence des corps, des genres et des sexualités dissidentes pour en faire des lieux de production de savoirs. Je reporte à titre d’exemple la description d’un atelier DK organisé à Bourges du 28 novembre au 1er décembre 2012 dans le contexte du projet GENDER LAB :

Les artistes et performers Mark Tompkins et Lazlo Pearlman, exerçants aussi bien dans le domaines des arts performatifs que dans les subcultures queer et trans, reprennent le format d’un « atelier drag king » (inventé dans les années 1980s comme espace de critique performative de la masculinité) pour le transformer en un dispositif expérimental d’invention de techniques de production du genre et de la subjectivité sexuelle. Il s’agira d’une part de « défaire le genre », de dénaturaliser les lois des genres inscrites dans le corps, de« perturber les pratiques régulant la cohérence culturelle du corps genré », pour reprendre l’expression de Judith Butler. Mais aussi, d’autre part, de faire proliférer des genres dissidents, en inventant de nouvelles techniques du corps et d’autres pratiques signifiantes. Ceci est un appel à faire émerger de nouveaux corps utopiques, des fictions somatiques contra-sexuelles. (Laboratoire du GESTE, s.o.)[36]

 Les démarches d’activisme DK acheminés dans ces deux pays se développent à partir d’un point d’énonciation à la fois trans, queer et féministe créant « des espaces de résistances aux régimes de la normalité » (Bourcier, 2001) : une hétérotopie fondée sur la contestation des cultures des genres et sexuelles dominantes. La dimension hétérotopique se saisie dans le positionnement, en rupture avec les architectures sexuelles et de genre qui gouvernent les espaces traditionnels. Dans ces contre-emplacements la grille d’intelligibilité définie par les cultures straight cesse d’être pertinente. En s’appuyant sur les écrits de Foucault, on peut faire l’hypothèse que l’hétérosexualité et le cisgenrisme, ces langages qui gouvernant les corps et les espaces, y sont « dénoncés » et « suspendus ». Les participant.e.s sont investi.e.s dans un processus collectif et auto-expérimental de (dé)construction des genres à partir d’un espace/scénario « n genres/n sexes » (Bourcier, s.d.).

 

Les ateliers DK dans la littérature : des hétérotopies « identitaires »

Le dernier trait des hétérotopies, c’est qu’elles ont, par rapport à l’espace restant, une fonction. Celle-ci se déploie entre deux pôles extrêmes. Ou bien elles ont pour rôle de créer un espace d’illusion qui dénonce comme plus illusoire encore tout l’espace réel, tous les emplacements à l’intérieur desquels la vie humaine est cloisonnée. (…) Ou bien, au contraire, créant un autre espace réel, aussi parfait, aussi méticuleux, aussi bien arrangé que le nôtre est désordonné, mal agencé et brouillon. Ça serait l’hétérotopie non pas d’illusion mais de compensation. (Foucault, 1967 :7)

Au sein de la littérature produite en France et en Italie, le caractère hétérotopique des ateliers DK se manifeste dans le fait de les concevoir comme des « boîtes à outils » qui permettraient de déconstruire et de reconstruire plusieurs discours découlés de la matrice sexe/genre hétérosexuelle (Butler, 2006) toute en la dénonçant comme construite, donc, en mettant en relief son « illusion » : les narrations tissées autour de l’expérience de l’atelier dessinent ainsi des hétérotopies « identitaires », des technologies de soi (Foucault, Martin et Gutman, 1988) qui mettent en défi, dévoilent et détournent la construction hétéronormée et cis des corps et des identités qu’on retrouve dans « l’espace réel »/traditionnel/ straight[37] :

L’hétérosexualité se présente comme un mur érigé par la nature, au contraire elle est juste un langage : un amas de signes, de systèmes de communication, de techniques coercitives, d’orthopédies sociales et de styles corporels. Mais est-ce que quelqu’un sait comment on traverse un langage dominant? Avec quel corps? Avec quelles armes? (Preciado, 2009b : s.o.)

Les ateliers DK proposent aux participant.e.s de traverser les « murs » de l’hétérosexualité et du cisgenrisme via leur propre corps, en utilisant les ressources de la production performative. Cette dimension d’auto-expérimentation (dé)constructive qui prend la forme d’une hétérotopie identitaire, une rééducation corporelle post-traumatique (Preciado, 2008)  est mise de l’avant par les auteur.e.s français.e.s et italien.ne.s. A partir des témoignages des participant.e.s aux ateliers, cette littérature dessine une hétérochronie[38] en trois temps, qui sont aussi des étapes réflexives en ordre de succession : 1) déconstruction, 2) reprogrammation du genre, 3) subjectivation.

  1. Déconstruction

Selon les perspectives françaises et italiennes, au sein des ateliers DK les participant.e.s déstabilisent d’abord la position du masculin neutre. Toutefois, ce processus collectif de base demeure un pivot, car au même temps qu’illes expérimentent les privilèges de la masculinité illes isolent aussi les prothèses matérielles et immatérielles sur lesquelles elle repose (Baldo, Borghi et Fiorilli, 2013). Les PDK permettent ainsi de comprendre que tous les genres normatifs (masculin/féminin) ne sont pas une propriété des corps, mais plutôt quelque chose d’assimilé et de reproduit : « des engrenages d’un système plus large auquel toutes et chacune participons structurellement. » (Preciado, 2008: 321). Ainsi, les participant.e.s prennent conscience collectivement que le corps n’est pas quelque chose de donné, mais qu’il est construit par les différents discours, techniques et représentations (Grino, 2012) qui peuplent l’« espace réel ». Un discours sociétal est greffé pour valider certains corps comme « normaux », en pathologiser d’autres.[39] Cette prise de conscience engendre une première brèche dans les représentations hégémoniques : les corps ne sont plus dociles et la dénaturalisation du système cis et hétéronormé est mise en marche (Baldo, Borghi et Fiorilli, 2013 ; Preciado, 2008).

  1. Reprogrammation du genre

Après avoir été exposé.e.s collectivement à ce que Preciado (2008 : 322) appelle le « soupçon de genre »[40], les participant.e.s peuvent aussi profiter des possibilités qu’il ouvre. Preciado retrace ce moment au sein d’un atelier auquel il a participé en ces termes:

Elle [l’animatrice de l’atelier auquel il participe] nous incite à examiner ce que nous prenons pour des fondements stables de notre identité (le sexe/le genre et la sexualité) comme de simples constructions culturelles et politiques et, par conséquent, objets possibles d’un processus de reconstruction intentionnelle, critique et insoumise. (Preciado, 2008 : 322)

Ce processus, que José Esteban Muñoz (1999) appelle plutôt « disidentification » aurait des effets critiques et transformateurs sur les personnes qui en font expérience:

Pour le sujet minoritaire la désidentification est un mode de recyclage ou de re-formage d’un objet qui a déjà été investi d’une énergie puissante. Il est important de mettre l’emphase sur  la restructuration transformatrice de la désidentification. (…) Ce qui reste à la fin de ce processus de désidentification est un nouveau modèle d’identité et un nouveau site d’identification [ma traduction]. (Muñoz, 1999: 39; 41)[41]

Ainsi, une hétérotopie identitaire, un contre-espace d’énonciation a été ouvert grâce à une prise de conscience qui permet d’opérer une désidentification non seulement des genres normatifs mais, éventuellement, du sexe assigné à la naissance. Dans son livre Testo Junkie (2010), par exemple, Preciado endosse un positionnement trans expliquant que le DK lui a permis d’explorer les possibilités que la testostérone donnerait en quelques mois. Dans son cas, la dimension d’hétéropie identitaire de l’atelier DK a pu donner voix à une identité qui était déjà là. En fait, tel que démontré à travers la littérature, dans ces laboratoires les participant.e.s touchent des « technologies du genre » (De Lauretis, 2007) très matérielles : des gilets compressifs (binders), des prothèses péniennes (packers), des poils, des vêtements, etc. qui peuvent aussi être intégrés de manière prosthétique dans le quotidien pour construire, par exemple, une masculinité trans ou d’autres genres non normatifs ou pour s’y projeter. Pour des raisons similaires certaines auteur.e.s parlent du DK comme d’une « pratique transgenre » et de gender fucking (Baldo, Borghi et Fiorilli, 2013; Bourcier, 2001). Une deuxième brèche est ainsi créé dans les représentations hégémoniques : les corps commencent à parler, les participant.e.s peuvent détourner les technologies du corps en se réappropriant des discours de production de pouvoir/savoir sur les sexes et les genres et produire des subjectivités dissidentes (Preciado, 2003). C’est peut-être ça la dynamique qui décrit le mieux l’hétérotopie identitaire.

  1. Subjectivation

Fiorilli et Baldo (2017) s’alignent sur ces perspectives concluant que les ateliers DK peuvent représenter une étape importante dans les processus de subjectivation et/ou de coming out de certaines participant.e.s. Cela laisse entrevoir, donc, qu’à travers cette expérience, illes pourraient se reconnaitre comme personne trans, non-binaire, etc. ou percevoir leur genre différemment :

Les ateliers, en tant que contextes collectifs où l’expérimentation corporelle est sollicitée et encouragée, peuvent ainsi fournir un espace affirmatif où le kinging devient une pratique transformatrice qui permet d’expérimenter sa propre masculinité dans un environnement bienveillant [ma traduction]. (Fiorilli et Baldo, 2017 : s.o.)[42]

En même temps, les ateliers peuvent représenter une expérience pédagogique pour des personnes cis qui grâce à l’exercice de passer en tant qu’ « homme » pourraient prendre conscience de certains privilèges qui leur sont accordés :

Les ateliers DK peuvent devenir un outil d’agencement puisqu’à travers la sortie dans l’espace public ils donnent aux participant.e.s la possibilité de cartographier et, éventuellement, discuter de différentes formes de privilèges y compris le privilège cis. En conclusion, nous pourrions dire que les ateliers DK peuvent représenter un outil précieux dans la lutte contre la cisnormativité et la transphobie [ma traduction]. (Fiorilli et Baldo, 2017: s.o.)[43]

Pour toutes ces raisons, les ateliers DK s’affirment dans la littérature française et italienne comme des hétérotopies mises en place afin de résister à la naturalisation des identités cis et hétéronormées que l’on retrouve dans les espaces traditionnels. Les ateliers DK représentent aussi des hétérotopies identitaires : des exercices de désidentification active qui peuvent aboutir à des transformations sur le plan de son propre genre ou agir comme déclencheur d’une subjectivité jusque-là inexplorée; des processus de création de genres dissidentes « qui ont la curieuse propriété d’être en rapport avec tou [s] les autres [identités] mais sur un mode tel qu’ [ils] suspendent, neutralisent ou inversent, l’ensemble des rapports qui se trouvent, par [eux], désignés, reflétés ou réfléchis [ma modification]. » (Dubois, 2014 : 107).

En tant que pratiques d’auto-analyse, ces laboratoires explorent comment les normes de la masculinité et de la féminité sont assimilées et incorporées (Baldo, Borghi, Fiorilli, 2013 ; Preciado, 2008). Ils participent donc au travail micropolitique de déterritorialisation et de dénaturalisation du cisgenrisme (Baril, 2013) et du système sexe/genre hétérosexuel (Butler, 2006) car ils permettent de comprendre que le genre n’est pas une propriété innée des corps, mais plutôt quelque chose qu’on fabrique (Baldo, Borghi et Fiorilli, 2013). Ainsi, au-delà de la simple déconstruction, le processus d’auto-expérimentation mis au centre de ces laboratoires peut amener jusqu’à la production de nouvelles masculinités, de nouveaux genres non normatifs et il peut représenter une étape importante dans le parcours de subjectivation et de « coming out » de certain.e.s participant.e.s (Fiorilli et Baldo, 2017; Greco, 2014 ; Preciado, 2008).

 

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Notes

[1]Merci à Ariane, Cha et Rachele qui ont  relu et corrigé cet article plusieurs fois.

[2]Un travail ethnographique au sein d’ateliers DK en France et en Italie sera l’objet de ma thèse de doctorat.

[3]Il s’agit de l’adaptation américaine du film français d’Édouard Molinaro La cage aux folles, paru en 1978.

[4]Dans le contexte du genre et/ou de l’orientation sexuelle, le passing (l’acte de « passer ») décrit la capacité de se faire regarder comme un.e membre effectif.ve du genre et/ou de l’orientation sexuelle auquel l’on veut s’identifier de manière permanente ou temporaire (l’on dit par exemple, « passer pour un homme » ou « passer pour une femme », « passer pour un hétéro », etc.). Le passing va donc de pair avec la capacité et/ou le privilège de répondre aux attentes sociales ou subculturelles et aux codes qui sont associées au genre et/ou à l’orientation sexuelle que l’on veut exprimer, de s’y conformer d’une certaine manière (Baril, 2009 ; Serano, 2007). En ces termes il s’agit d’un véritable travail de mobilisation de ressources matérielles et émotionnelles. Ensuite, le passing est traditionnellement associé aux parcours des personnes trans (Schilt et Westbrook, 2009 ; Garfinkel, 2006) pour décrire leur capacité de passer pour des personnes cis (mais aussi pour des « vraies » personnes trans). Cependant, les communautés et les théoricien.ne.s trans sont divisé.e.s sur sa réception et son utilisation car l’acte de « passer pour » est vu de manière conflictuelle et controversée (Baril, 2009 ; Serano, 2007 ; Fütty, 2010).

[5]Le numéro “101” fait référence à quelque chose de basique, à un cours introductoire.

[6]«Drag is about impersonation, about drawing on conventions of gender, imitating and exaggerating them ». URL: http://www.metropolitiques.eu/IMG/pdf/met-mcglotten.pdf

[7]« Drag king performance takes and exploits markers of ‘masculinity’ to the point that these markers become visible as constructions »

[8]Dans les pages du quotidien Libération Paul B. Preciado (2015) décrit les masculinités sociales comme étant « un ensemble de modalités d’incarnation que, par convention culturelle, nous reconnaissons comme masculines ». Paul B. Preciado « Une autre voix », Libération (Paris), 23 octobre, 2015. URL : http://www.liberation.fr/debats/2015/10/23/une-autre-voix_1408432

[9]Selon certain.e.s auteur.e.s qui ont théorisé le concept de « privilèges » (Baril, 2013 ; 2009 ; Lemay, Bastien Charlebois et Waddell, 2009 ; Serano, 2007 ; McIntosh, 1988), ceux-ci seraient des avantages immérités et injustifiés accordés aux membres des groupes dominantes en raison de leur positionnement au sommet des hiérarchies sociales. Les privilèges seraient donc invisibles aux personnes qui en bénéficient, car ils sont le résultat de relations de pouvoir qui ont été naturalisées. Selon un « effet miroir » les avantages des groupes dominants viennent avec un ensemble d’oppressions perpétrées sur les personnes qui sont dans une position dissymétrique par rapport à eux.

[10]Do It Yourself/Do It Together

[11]Il s’agit d’une archive située, qui isole les expériences DK développées au sein des ateliers de Diane Torr (pourtant contemporains de cette période). Volcano et Halberstam y affirment que « l’atelier est juste une petite partie d’une plus large reconsidération des significations des genres mais il n’est pas un site originaire pour la culture Drag King [ma traduction] » // The workshop is a small part of a larger social reconsideration of gender meanings, but it is not an original site for Drag King culture  (Volcano et Halberstam, 1999 : 83).

[12]Pour une critique du lexique du travestissement associé aux pratiques DK voir Bourcier (1999). Pour des critiques au concept de female masculinities/ « masculinités sans hommes » voir Noble (2004; 2010), Bourcier et Molinier (2008).

[13]Le sociolinguistique Luca Greco fait référence au concept d’hétérotopie à la toute fin de son texte « Un soi pluriel : la présentation de soi dans les ateliers Drag King. Enjeux interactionnels, catégoriels et politiques » (Greco, 2012).

[14]Je remercie Cha Prieur de m’avoir initié à cette réflexion et de m’avoir orienté vers ce texte.

[15]« They do not exist as separate spaces with no structure but in relation to other sites and therefore with some alternate structure and social ordering logic.»

[16]« Heterotopia, like the Palais Royal during the French Revolution, were not only sites of resistance and transgression but also sites that provided the model of alternative modes of social ordering. They produced new modes of social interaction and discourse, or more broadly, a new sociality. »

[17]J’emprunte le concept d’« hétérotopie identitaire » à Anne-Marie Dubois (2014) en étant conscient de l’importance de le décliner selon les généalogies propres aux luttes queer françaises et italiennes. Ce travail ne pourra pas s’accomplir dans l’espace de cet article. Pour le moment il sera peut-être suffisant de spécifier que « parler d’identités ou d’essences queer est donc une contradiction dans les termes » (Bourcier, 2001 :178), toutefois les queers français.e.s et italien.ne.s ont développé des positionnements identitaires stratégiques pour contrecarrer la violence des cultures politiques dominantes (républicaine, féministes, homonationalistes, etc.) (Bourcier, 2012 ; 2001; Laboratorio Smaschieramenti, http://www.euronomade.info/?p=224 ).

[18]« La présence de la lesbienne sur scène se heurte en définitive à un double obstacle, puisque il s’agit déjà de donner à voir une femme, être historiquement construit comme « point de disparition » (Schneider 67), tout en mettant en scène une pratique sexuelle sur laquelle il a toujours été convenu de jeter un voile » (Lemoine, 2008 :331).

[19]Terme qui fait référence à des pratiques qui plient ou tordent (bending) les normes des genres en les détournant pour en dénoncer le caractère stéréotypé.

[20]Dans le cas de Torr, qui est une femme, le terme « passing » indique sa capacité à être lue par les autres en tant que homme car elle choisit d’être perçue comme tel de manière temporaire.

[21]Selon Diane Torr le terme « Drag King » serait une invention de Johnny Science (Torr et Bottoms, 2010).

[22]Il s’agit d’un événement payant. Cet aspect pourrait engendrer des réflexions vis-à-vis les politiques d’accessibilité de Torr.

[23]« The point is not to reinforce stereotypes though, but to undermine them by demonstrating that women, too, can exhibit this behaviour and make it look natural. »

[24]«Maybe during a lifetime of observing men in your neighbourhood, on the subway, in the office, in cars, in your home, etc., you have a curiosity about how men “get away” with certain behaviours that would be considered undesirable or socially unacceptable in women. You might want to experience the transformation from female to male as a way to intercept your so-called “normal” behaviour as a woman, and discover new responses. »

[25]URL : http://dianetorr.com/workshops/man-for-a-day-workshop/

[26]Dans certains passages de mon texte j’utilise le pronom « ille/illes » dérivant d’une grammaire non-binaire (non sexiste et non genrée) afin de ne pas invalider les identités des personnes dont je parle. Ce choix reflète la volonté de ne pas prendre pour acquis l’identité de ces personnes ou présupposer qu’un groupe serait composé juste par des hommes et/ou des femmes mais que d’autres genres aussi pourraient y être représentés. Pour plus d’informations sur la grammaire non binaire voir les slides des ateliers « Le chantier linguistique : élément pour une grammaire non-binaire » organisés dans le cadre de la Queer Week de Paris le 6 mars 2015 (http://fr.slideshare.net/noemiemarignier/queer-week ). Je remercie Ariane de m’avoir introduit à ce travail en cours.

[27]« Since the workshop emphasizes developing characters who can pass plausibly in everyday life, the « acid test » comes at the stage when we move out of the studio and go outside. »

[28]Comme Torr le témoigne, les privilèges du passing ne sont pas distribués de manière égale à toutes les masculinités produites au sein du workshop. Les masculinités lues comme étant plus maniérées, par exemples, sont plus réprimées au sein de l’espace social, parfois de manière violente (Torr et Bottoms, 2010).

[29]« For those women who find they can pass (often more easily than they dreamed they could), the experience of being responded to as men – after a lifetime of being treated as female – can be revelatory. »

[30]« After a workshop, one particularly convincing participant actually went to a car dealership and used her male guise as a means to cut a deal that she thought would have been unthinkable as a woman.  Other women have attended the workshop and then met with a lover (male or female) for a night of role-play thrills. Some participants are actresses and opera singers, who had “pants” or “trouser” roles and they wanted to make their characters more authentic.  Occasionally, a woman has attended the workshop who wanted to explore a desire to become a man permanently, and then the workshop was a catalyst for making that decision. » URL : http://dianetorr.com/workshops/man-for-a-day-workshop/

[31]«Remember: Gender is an act. Whereas femininity is always a drag, no matter who is wearing it (which is why it’s easy to caricature), maleness is the presumed universal. It is thus more invisible in its artificiality. This is to our advantage when trying to pass in male guise. Sociological studies have shown that maleness is assumed, unless proven otherwise. And even if you feel you don’t pass, the fact that you’ve entered into this transgressive act and are performing as a male is significant in itself. (…) you are contributing to a dynamic revolution in the way we see ourselves, and how we are seen. You are creating a change in perception. »

[32]Il s’agit d’un collectif composé par des personnes basées entre la France et l’Italie. En 2014 sa composition était la suivante : Rachele Borghi, Sam Bourcier, Roger Fiorilli et Lou Shone.

[33]URL : http://atlantideresiste.noblogs.org/post/2014/05/07/9-10-11-maggio-gender-crash/

[34]Voir aussi le site du collectif Zarra Bonheur : http://www.zarrabonheur.org/performer/riscopriamo-la-citta/

[35]URL : http://www.laboratoiredugeste.com/spip.php?article638

[36]URL : http://www.laboratoiredugeste.com/spip.php?article638

[37]L’espace public (ou traditionnel) est un double de la pensée hégémonique, c’est-à-dire de la pensée cis et hétérosexuelle (ou straight) (Borghi, 2014; Preciado, 2009b).

[38]Le concept foucauldien d’« hétérochronie » soutient l’idée qu’aux hétérotopies seraient associés des découpages du temps atypiques : « l’hétérotopie se met à fonctionner à plein lorsque les hommes se trouvent dans une sorte de rupture absolue avec leur temps traditionnel» (Foucault, 1967: 6).

[39]Tel que théorisé par Teresa de Lauretis à ce propos : « La construction du genre se poursuit de manière aussi active aujourd’hui que ce fut le cas dans les temps plus anciens, l’époque victorienne par exemple. Elle perdure là où l’on peut s’y attendre – dans les médias, les écoles publiques et privées, les tribunaux, la famille, que celle-ci soit nucléaire étendue ou monoparentale, bref, dans ce que Louis Althusser a appelé ‘les appareils idéologiques d’état’. La construction du genre se poursuit aussi, même si c’est moins flagrant, à l’université, dans la communauté intellectuelle, les théories radicales et les pratiques artistiques avant-gardistes et même – peut-être même plus particulièrement – dans le féminisme » (De Lauretis, 2007 : 41-41).

[40]La prise de conscience du caractère d’orthopédie culturelle des genres normatifs (Preciado, 2008 : 321; 322).

[41]« Disidentification for the minority subject is a mode of recycling or re-forming an object that has already been invested with powerful energy. It is important to emphasize the transformative restructuration of disidentification. (…) What is left at the end of this disidentificatory process is a new model of identity and a newly available site of identification. »

[42] «The workshops, as collective contexts where bodily experimentation is solicited and encouraged, can thus provide an affirmative space where kinging turns into a transformative practice that allows to experience one’s own masculinity in a safe environment. »

[43]« Drag king workshops can become devices for consciousness rising since they provide the opportunity, for their participants, through the walk on tour, to map and eventually discuss different forms of privilege, including cis privilege. In conclusion we could say that drag king workshops can represent a precious tool in the struggle against cisnormativity and transphobia. »

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