RPQ #2

Lettre à Nouk (et à Ovidie), sur le couple, le manque, la jalousie et l’anarchie relationnelle

Ma chère Nouk,

 Tu me poses beaucoup de questions, je n’ai pas beaucoup de réponses, mais je peux déjà te raconter ce que je traverse et qui me traverse depuis que je me suis engagée vers des relations anarchiques.

J’ai toujours vécu jusqu’à aujourd’hui, donc jusqu’à mes 35 ans, mes relations amoureuses comme des relations conjugales, exclusives d’abord, puis non-exclusives ou polyamoureuses si tu veux. Etre amoureux·se de plusieurs personnes ne veut pas dire que tu ne multiplies pas pour autant les situations de couple, ce dont témoigne bien l’idée de relation prioritaire ou secondaire. Aujourd’hui, je veux me défaire de la conjugalité. Et de la jalousie.

La jalousie : ce sentiment étrange, qu’on est toujours étonné·es de ressentir, qu’on a toujours l’impression de ressentir malgré nous. Emotion négative et destructrice qu’on aimerait ne pas ressentir. Mais se dire que c’est un réflexe d’appropriation propre aux relations dans un contexte capitaliste ne suffit pas à s’en détacher. C’est une émotion qui vient de nos profondeurs, qui fait vite monter les larmes et remonter nos peurs enfantines. Peurs d’être abandonné·e, de ne pas être assez aimé·e. Peur de ressentir le manque, de sentir le vide en nous s’ouvrir, à en avoir le vertige.

Faut-il donc être une personne parfaitement stable affectivement pour sortir du couple et s’engager dans des relations amoureuses anarchiques ou dans une asexualité (politique) ? Ovidie[1] fait partie des nombreuses personnes qui pensent que oui, et s’en ouvre dans son Manifeste pour s’affranchir des diktats sexuels : « Personnellement, j’applaudis des deux mains, mais c’est au-delà de mes capacités. (…) Car évidemment, sur le papier et d’un point de vue libertaire, le polyamour semble être la solution contre la volonté de possession et de contrôle de l’autre que l’on observe trop souvent au sein des couples. Sauf que cela requiert une sacrée maturité affective que nous n’avons pas tous (…).[2] Allier la théorie à nos blessures affectives n’est pas toujours aisé » (pp.51-52).

Moi, je ne suis pas « stable affectivement ». J’ai perdu mon père quand j’avais treize ans, et ça mine mes fondations affectives. Quand la personne dont je suis amoureuse m’annonce qu’elle va partir alors qu’il fait nuit, ça brûle soudainement à l’intérieur et je panique, quand je lui ai écrit et que j’attends d’elle une réponse, je laisse mon ordinateur en permanence allumé et j’actualise constamment mes mails, quand elle me raconte qu’elle a rencontré une autre personne avec qui elle partage une certaine complicité j’imagine de suite qu’elle ne voudra plus jamais me voir, et des angoisses liées à la mort reviennent me baigner comme des eaux sombres. Pour toutes ces raisons, je ne veux plus m’engager dans une relation de couple. Car c’est d’être en couple qui me fragilise et non l’inverse. Et qui parfois me met en danger. Je suis quelqu’un·e qui a trop peur de la mort pour la souhaiter, mais un jour, j’ai été prêt·e à me faire du mal et à attenter à ma vie.

On était au printemps, une nuit, au cinquième et dernier étage d’un immeuble. Pas de vis-à-vis, tout est obscur au-delà du balcon. Je ne sais plus comment c’est arrivé, simplement de la sensation d’un sentiment de panique qui s’ouvre en moi parce qu’iel ne me comprend pas, et je suis saisie par le sentiment qu’il faut que je parte, immédiatement. Iel cherche à me retenir et comme l’accès à la porte est bloqué, je ne vois plus qu’une seule issue, la fenêtre, le vide – disparaître pour faire cesser la douleur. Je suis en mouvement, mais quelque chose m’arrête, je crois que c’est un sentiment d’horreur devant ce qui est en train de se passer, qui nous saisit tou·tes les deux.

Depuis, j’ai décidé de vivre mes relations de manière anarchique, c’est-à-dire sans établir de hiérarchie entre les personnes avec lesquelles je suis en relation, quelle que soit la nature du lien que j’ai avec elles, et en m’efforçant de ne pas mettre de nom sur les types de relation que je vis, ou en tout cas pas les noms que l’on me propose. J’en ai « décidé », oui, malgré ce qu’affirme Ovidie : « Etre polyamoureux ou au contraire totalement exclusif, dit-elle, ne relève pas d’un choix rationnel. L’amour est un désir primitif, sans raison. Il est difficilement contrôlable au même titre que d’autres sensations brutes telles que la douleur, la faim ou la soif » (p.52). Bien sûr que si, on choisit ou pas d’être polyamoureux·se, puisque l’option unique, celle à laquelle on nous éduque depuis tout petit·es, c’est le couple. Adolescent·e, j’ai été rudement malmené·e pour ne pas vouloir me conformer au couple dans mes relations aux autres, je me suis fait·e traiter publiquement de salope, et j’ai subi de la violence sexuelle. Je suis donc rentré·e, pour un temps, dans le rang.

L’amour serait un désir primitif… non, le désir est un désir, mais pas l’amour, ce n’est pas uniquement cela, et ce n’est pas non plus un événement naturel et incontrôlable de notre corps. Je m’en suis convaincu un jour que j’étais malheureux·se comme les pierres parce que la personne que j’aimais venait de m’annoncer qu’elle partait s’installer, pour des raisons politiques, à plusieurs centaines de kilomètres de chez moi. Je lui en voulais, je la détestais, je me détestais aussi. Liv Strömquist m’a alors murmuré à l’oreille que l’amour qui se transforme en haine est un amour égoïste et qu’un amour altruiste conduit à se réjouir quand une personne que l’on aime désire partir loin de nous pour suivre une idée qui lui tient à cœur. Strömquist parle[3], je crois, du projet d’aller vivre nu·e au bord d’un lac au milieu d’une bande de cygnes, mais je me suis quand même identifié·e. Et j’ai changé, mes sentiments ont changé, ma colère a disparu, et j’ai pu retrouver une forme d’amour en me réjouissant pour toutes les chouettes choses que cette personne allait vivre, même si c’était loin de moi. Donc c’est ça, l’amour est quelque chose qui se passe d’abord dans notre tête (même si on a des petits frissons et chaud partout en même temps) et qui n’est pas incontrôlable.

Ne pas mettre les noms que l’on me propose sur les relations que je vis… car des tas de gen·tes les mieux intentionné·es du monde sont prêt·es à mettre leurs noms sur ce que je vis. Ma petite sœur qui me dit : « Ah oui, je comprends : c’est ton plan cul ». La copine à qui je raconte ça qui insiste : « mais ce n’est pas grave si c’est ton plan cul ». La copine-collègue qui me dit : « mais si, tu peux essayer d’expliquer à ta mère ce que tu vis, tu lui dis que tu as plusieurs aventures en même temps… ». Mes relations n’ont pas de nom, je ne suis pas en couple, dans un plan cul ou une aventure, je ne m’inscris pas non plus dans une formation en V, en W, en triade ou en quadrilatère.

Je ne veux pas être jugé·e par le monde autour, mais je vais quand même dire ce que je pense en retour du fait que tout le monde autour de moi ne vit que par et pour le couple. Pourquoi ne pas plutôt me taire et laisser les gen·tes vivre en couple exclusif si ça leur chante ? Pourquoi ne pas être, à mon tour, indulgent·e[4] ? Parce qu’en fait, cette norme acceptée, souhaitée, vénérée partout m’empêche de vivre comme bon me semble, et que j’estime donc que oui, cela me concerne. Quand mon néphrologue refuse qu’une amie m’accompagne en consultation parce que je ne prétends pas qu’elle est ma conjointe, et que seuls les membres de la famille sont acceptés, je suis discriminé·e parce que je refuse le couple et que tout le monde autour l’accepte. Pourquoi le fait de coucher avec une personne ferait-il d’elle un membre de ma famille ? Pourquoi serais-je plus proche d’elle que de cette amie que je connais depuis plusieurs années et en qui j’ai confiance ? Pourquoi est-ce que lorsque ma mère part en vacances avec un couple d’ami·es, i·elles divisent en deux chaque note et qu’elle doit payer une moitié et non un tiers ? Le fantôme de mon père doit-il aussi payer sa part ? Pourquoi est-ce que si je ne suis pas en couple j’apparais comme une menace pour l’un ou l’autre partenaire d’un couple, pourquoi est-ce que leur jalousie me fait me sentir déplacé·e ? Et pourquoi est-ce qu’à minuit le soir du Réveillon, je me retrouve seul·e debout au milieu de couples qui s’enlacent ? Pourquoi est-ce que lorsque je fais une blague à une amie en couple elle se tourne vers son copain pour rire ? En fait, leur exclusivité est d’abord mon exclusion. Il n’est donc pas question que je sois « indulgent·e ».

Aujourd’hui, je suis célibataire, selon la terminologie habituelle et celle d’Ovidie, ce que moi j’appelle plutôt a-sexuel·le justement pour ne pas faire référence à un couple. Mais si demain je rencontre une personne, comment ne pas former un couple ? Faut-il que j’en rencontre immédiatement une deuxième ? Déjà, je pense qu’il faut ouvrir les mots-boîtes noires comme « rencontrer ». Qu’est-ce que ça veut dire rencontrer ? On sait bien, mais en même temps on ne sait pas. C’est faire la connaissance de quelqu’un·e, bien sûr, mais en même temps un peu plus. C’est coucher ensemble ou avoir envie de le faire. C’est avoir envie de connaître et de faire connaître nos univers, avoir envie de faire des choses ensemble. * C’est se manquer. C’est passer le samedi soir et le dimanche matin ensemble. C’est s’avertir en priorité quand quelque chose arrive dans nos vies. C’est apparaître dans l’espace public ou auprès de nos proches en donnant des signes du lien (en se tenant la main, en s’enlaçant, en se donnant des surnoms, etc.). Un peu plus tard, c’est habiter ensemble, dormir dans le même lit. Partir ensemble en vacances ou en action. Se prévenir quand on ne rentre pas le soir, et se tenir mutuellement au courant de l’endroit où on se trouve. Raviver la flamme quand elle menace de s’éteindre… A partir de l’étoile * se trouve à mon avis tout ce qui relève de la conjugalité, ou de ce que mes facétieuses copines E. & A. nomment la conjugalerie. Cela, on peut s’en passer. On peut se plaire à faire l’amour avec une personne et/ou prendre plaisir à lui faire découvrir son goût immodéré pour le metal fusion sans que nos samedis soirs ne lui soient automatiquement réservés. On peut habiter, même passé 30 ans, avec des personnes avec qui l’on ne couche pas. On peut avoir une maladie grave et que les personnes qui viennent nous voir jusqu’à nos derniers instants en soins palliatifs ne soient pas notre conjoint·e ou des membres de notre famille.

Alors bien sûr, il y a le confort du couple. Rymke Wiersma le décrit très bien et très courageusement dans Au-delà du personnel, alors qu’elle a dû faire de la place, dans le couple qu’elle formait avec Weia, à Simone : « Ma petite place au chaud près de Weia. Ce bel îlot où l’attention réciproque coule de source. Ce lieu où il n’est pas nécessaire de trouver un arrangement pénible pour savoir qui dort avec qui, ni de discuter pendant des heures et des heures pour dissiper un malentendu. L’idée que nous puissions partir en vacances et nous suffire à nous-mêmes, pendant des semaines. L’exquise sensation que, pour elle, être avec moi est la plus agréable des choses à faire. Ce si joli sentiment de symétrie : tu es ma préférée, je suis ta préférée. Parfois, cet îlot me manque. Pourtant, je ne doute jamais du bien-fondé de l’amour libre. Je regrette quelquefois de ne plus occuper aux yeux de Weia cette première place que j’affectionnais » (p.171). Mais elle dit aussi : « J’oublie de raconter à quel point la relation que nous entretenons, Weia, Simone et moi, peut être belle et agréable. Nous passons ensemble des heures d’une rare intensité, en discutant, en pleurant, en nous câlinant. Et l’image qui en ressort n’est pas celle de Weia en compagnie de ses deux maîtresses, mais celle d’une amitié profonde qui nous unit toutes les trois »,  et elle ajoute : « Non, la voie que nous avons choisie n’est pas la plus facile, mais je n’en imagine pas de plus belle. » (p.172).

Le confort, c’est aussi celui qui naît du vernis de légitimité qui recouvre comme par magie les personnes qui s’affichent en couple. Elles font immédiatement plus mûres, plus adultes, plus responsables. On leur confie des tâches plus importantes, elles paraissent plus dignes de confiance. En retour, lorsqu’on ne s’affiche pas en couple et qu’on ne témoigne d’aucune intention dans ce sens, on paraît inconstant·e, peu fiable, nombriliste. Une collègue-copine me demande devant d’autres de lui expliquer, « en tant que membre d’une génération qui refuse le couple » (on a pourtant le même âge), comment ça se passe sur Tinder ou Grindr, alors que tout ce beau monde sait parfaitement que mon dumb phone ne me permet que de passer des appels et recevoir des sms, et encore, sans pouvoir lire les émoticônes les plus récentes[5]. Une collègue tout court me reproche d’être égoïste parce que je refuse d’avoir une famille. Et qui c’est qui irait aux marches de nuit, aux réunions du conservatoire et aux conseils de quartier le samedi matin si tout le monde avait « une famille » ? Qui s’occuperait d’assurer les permanences syndicales, de recevoir les commandes de la coop, et de rendre fous les policiers devant la place de la gare ? Qui accompagnerait M. au commissariat un jour férié parce qu’elle s’est fait agresser, puis à l’hôpital pour obtenir un certificat (mais pas question d’entrer dans les services puisque je ne suis pas un membre de la famille !), puis de nouveau au commissariat ? Le couple, la famille, rendent indisponibles au monde extérieur, tout en donnant les apparences d’une fiabilité à toute épreuve.

Légitimité et exclusion se combinent dans les moments critiques, comme ce samedi soir terrible où mon amie V., qui devait me rejoindre pour sortir faire la fête, a fait une rupture d’anévrisme. Son conjoint et père de son enfant a été averti en priorité, ce que je comprends. Mais je n’ai moi, jamais pu l’approcher avant son réveil une semaine plus tard. Je n’ai jamais eu l’autorisation de la rejoindre à l’hôpital, condamnée à attendre les nouvelles au compte-goutte, par sms puis par mail dans les jours qui ont suivi l’accident. Je me souviens seulement d’un grand blanc, une terreur blanche, la sensation de sentir de manière empathique le sang chaud se répandre dans mon crâne et mon visage, et le sentiment violent de l’injustice de ne pas pouvoir être près d’elle. J’aurais juste voulu être près d’elle. J’ai pris conscience ce soir-là du barrage insurmontable que crée le couple. Et je me demande pourquoi nous ne pouvons pas être ensemble, sans hiérarchie, face à la mort comme face à la vie.

 

[1] Libres ! avec Diglee, sep 2017, ed. Delcourt.

[2] « J’en ai vu craquer plus d’un·e, même en milieu militant. Tentez de vanter les bienfaits du polyamour à une personne qui souffre d’insécurité affective et vous verrez que vos arguments n’y feront rien. Par ailleurs, il me semble que demander à cette personne de « travailler sur elle-même » afin de mieux correspondre à ce type de relation est une forme de violence. Encore une fois, chacun fait ce qu’il veut, et surtout ce qu’il peut. Et ce que nous sommes prêts à vivre ne correspond pas forcément à nos idéaux » (p.52)

[3] Dans Les sentiments du Prince Charles, mai 2016, ed. Rackham.

[4] C’est aussi une réponse à Ovidie : « Alors couple exclusif, polyamour, célibat endurci, nous évoluons en fonction des rencontres et des périodes de notre vie et n’avons certainement pas à être jugés par qui que ce soit. Un peu d’indulgence, je vous prie » (p.52)

[5] Pour le coup, je ne juge pas les personnes qui passent par Tinder ou Grindr pour rencontrer (sexuellement) d’autres personnes, d’autant que nous subissons le même déficit de légitimité sociale.

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