RPQ #2

Introduction : perspectives critiques du manque

Cha Prieur et Bruno Laprade

 

Hommage à Mounia

Avant de vous présenter ce deuxième et dernier numéro de Revue PolitiQueer, nous tenons à rendre hommage à notre amie qui a cofondé la revue avec nous. Mounia Abousaid nous a quittés le 18 décembre 2016.

Cha

L’ironie du sort a voulu que le numéro que nous préparions ait pour titre « Perspectives critiques du manque ». Après plus d’un an et demi à tourner et retourner les événements dans ma tête, Mounia me manque toujours. Elle a été une merveilleuse étoile filante dans ma vie et j’ai encore du mal à accepter que je ne la reverrai plus. Je voulais donc ici vous raconter ce que Mounia a bien voulu me montrer d’elle.

J’ai rencontré Mounia à l’été 2011 à une permanence d’un groupe LGBT montréalais qui s’appelait Jeunesse Lambda. L’association proposait une visite racontant l’histoire du quartier du Village gai de Montréal. Pendant cette visite, j’ai beaucoup discuté avec Mounia. Elle était alors très jeune (elle avait 18 ans) mais elle était aussi très mûre, brillante intellectuellement, et d’une gentillesse qui m’a touché.e droit au cœur. C’est le genre de personne avec qui on a envie de passer du temps, des heures à discuter et je sentais cette même envie de son côté. Nous nous sommes revu.e.s une autre fois dans le cadre de cette association qui projetait un film LGBT (But I’m a Cheerleader). Puis, nous sommes retourné.e.s dans nos espaces de vie respectifs : elle à New York, moi à Paris.

Pendant l’année, nous avons un peu échangé. J’ai su que nous serions tou.te.s les deux à Montréal à l’été 2012. Nous nous sommes revu.e.s et nous avons beaucoup discuté, dans un premier temps de nos postures politiques. Elle m’impressionnait par son engagement militant précoce et déterminé. Elle était impliquée dans un militantisme LGBT/Queer, notamment lorsqu’elle faisait son stage à Projet 10, une association de lutte contre l’homophobie pour les jeunes montréalais.e.s. Mais elle travaillait aussi sur la manière dont les personnes racisées vivaient leur homosexualité, leur queerness et/ou leur parcours trans, leurs problématiques spécifiques dans la société et dans les communautés LGBTQ. Elle avait aussi une analyse politique très fine des questions d’homonationalisme. Mounia se reconnaissait dans les mouvements 2QTPOC.

Nous avons également beaucoup parlé de littérature et plus particulièrement des deux romans graphiques d’Alison Bechdel : Fun Home et Are You my Mother ? Lorsque j’ai trouvé son devoir sur Fun Home dans le paquet d’anciennes copies que sa mère m’a envoyé après son décès, je me suis dit qu’il fallait le publier, qu’il fallait qu’elle soit là avec nous, une dernière fois. Mounia était brillante et passionnée. J’aimais être proche d’elle, avec elle. Nous avons alors commencé à nous fréquenter plus assidument et avons entamé une relation intime. Parallèlement à cela, avec Bruno Laprade, avec qui elle travaillait à Projet 10, nous avons commencé à travailler sur le lancement de cette revue. Nous voulions travailler en croisant des approches académiques et militantes sur les questions queers.

Puis, très abruptement et sans que nous comprenions vraiment avec Bruno, elle a coupé la communication. Apparemment, elle a dû partir plus tôt que prévu (un problème avec Columbia) mais je sentais confusément qu’il y avait autre chose. Quelques mois plus tard, elle nous a écrit un mail avec Bruno pour s’excuser de ne pas avoir répondu mais qu’elle avait eu affaire à des urgences familiales et scolaires. Quelques mois plus tard, elle nous a dit que son semestre avait été rude et difficile « pour des raisons qu’elle ne détaillerait pas » mais qu’elle avait encore envie de s’impliquer dans la revue puis… plus rien. Nous n’avons plus eu de nouvelles pendant un an et demi. Je me suis beaucoup questionné pendant cet intervalle sur ma responsabilité personnelle dans notre relation, sur notre responsabilité avec Bruno dans le cadre de la revue, n’arrivant pas à comprendre ce départ précipité et surtout cet interminable silence.

Puis, un jour de juillet 2014, j’ai reçu un courriel, où elle tenait à s’excuser d’avoir disparu à la fois par rapport à la relation que nous commencions à vivre et ce projet de revue. Elle m’a alors expliqué qu’elle était tombée en dépression à l’été 2012 (moment auquel nous nous étions rencontré.e.s) et elle parlait aussi de « maladive anxiété ». C’était la première (et la dernière) fois qu’elle me parlait de la difficulté de vivre avec cette dépression tout en se culpabilisant et se rabaissant parce que d’autres personnes y arrivaient sans doute mieux qu’elle. Pourtant, son courriel m’a fait penser que cette période était derrière elle mais je n’ai pas eu plus de précisions que cela. Mounia me semblait être une personne secrète qui avait du mal à communiquer sur ses souffrances alors qu’elle était très souvent à l’écoute de celles des autres. Après ce courriel qui m’a fait penser qu’elle allait mieux, j’ai échangé quelques messages via Facebook jusqu’à l’année dernière. Depuis, je n’avais plus de nouvelles hormis celles qu’elle postait sur Facebook. J’ai découvert qu’elle était décédée quelques jours après sa mort… toujours sur Facebook. Ce fut un choc ! Elle est morte à Columbia et le contexte universitaire dans lequel elle vivait n’y était pas pour rien. Ca m’a mis extrêmement en colère. Depuis, je me dis que même dans une des universités les plus réputées du monde, l’encadrement psychologique laisse gravement à désirer alors que ces universités demandent aux étudiant.e.s de se consacrer à 200% à leurs études. J’ai ressenti, et ressens encore, beaucoup de rage envers ces systèmes universitaires qui ne prennent pas en compte les personnes queers, les personnes racisées, et encore moins les personnes à l’intersection des rapports de domination.

Mounia me manque. J’aurais aimé continuer à développer un lien avec elle mais les planètes ne semblaient pas alignées pour que cela se passe dans cette vie. Dans mes croyances personnelles, je n’ai aucun doute sur le fait que nous nous rencontrerons ailleurs et je garde avec moi son magnifique sourire, son humour incroyable, sa lumière intérieure qui laissait rayonner une douce chaleur vers les personnes qui l’entouraient. Mounia est réellement une des personnes les plus intelligentes que j’ai connues. Je ne parle pas seulement d’érudition mais d’un savoir souple et délicat, jamais péremptoire. Je parle d’une personne à l’écoute, d’une grande droiture et d’une belle générosité. Mounia est une personne que j’ai aimé.e et qui reste dans mon cœur.

Bruno

J’animais une visite guidée du Village gai, probablement pour Jeunesse Lambda bien que ma mémoire n’en soit pas certaine. C’est là que j’ai souvenir d’avoir rencontré Mounia. Il me semble que c’était l’été 2011 et Mounia détonnait du groupe, par son calme, son intérêt, ses questionnements. J’avais envie d’en savoir plus sur elle et on se saluait lors des événements queers de la ville où l’on s’est croisé cette saison-là. Je n’ai pas souvenir de l’avoir vue de l’hiver. C’était une surprise de la voir réapparaitre par sa candidature pour l’emploi étudiant à Projet 10, un groupe montréalais pour les jeunes LGBTQ où je travaillais. Elle y postulait comme animatrice du camp d’été et organisatrice de notre contingent jeunesse au défilé de la Fierté. Elle avait ébloui tout le comité lors de son entrevue et elle avait été notre choix unanime, de par sa capacité de coordination et ses valeurs.

Je regrette de n’avoir aucune anecdote à partager sur cette époque sinon que l’été s’est bien passé et que Mounia avait fait une job incroyable. On s’était bien entendu et bien amusé. Il reste sans doute des photos de son passage sur les serveurs de l’organisme, trace électronique, et dans le cœur des participant.e.s.

Peu importe qui de Cha ou moi lui avait parlé du projet de revue, mais elle avait embarqué tout de suite. Notre première réunion a eu lieu sur une table à pique-nique dans un parc, à trois. On avait eu le temps de rédiger le premier appel. Puis elle était partie en catastrophe vers New York. En novembre, je visitais cette ville et l’on devait interviewer ensemble Jim Hubbard, le fondateur d’un festival de films queers expérimentaux. Elle n’était pas à l’entrevue mais je crois l’avoir salué au festival, sans avoir pu lui parler longtemps. C’est du moins ce que je retrouve dans mes courriels. Le dernier de sa part remonte au 3 décembre 2012.

Mounia me manque. Même mes souvenirs me trahissent et m’en laissent peu de choses. Elle est des feuilles de temps, des débuts de conversation sur Gmail, un code de la bibliothèque de Colombia, qu’elle m’avait envoyé pour qu’on s’échange des textes queers. Il ne reste que cette image mentale d’elle comme ayant une personnalité éblouissante, intelligente et sensible, que j’aimais beaucoup. Quelqu’un qui a disparu trop vite de ma vie, sans que je m’aperçoive sur le coup de cette place qu’elle y avait prise.

Aujourd’hui, nous souhaitons en nos noms propres et au nom de la revue lui rendre hommage et lui dédier ce numéro parce qu’elle nous manque chaque jour, et son intelligence et sa chaleureuse bienveillance manquent au monde.

Difficultés pour finir ce numéro

Dans cette introduction, il nous faut également revenir sur notre difficulté à aller au bout. La publication de ce numéro a demandé 4 ans d’efforts. Le lancement de l’appel à textes s’est fait en 2014. Nous avons failli jeter l’éponge. Le décès de Mounia nous a tous les deux impactés, et pendant un long moment il n’a plus été possible de travailler sur ce projet qui rappelait sans cesse le fantôme de Mounia.

Puis, nous nous sommes dit qu’on pouvait le faire pour elle : finir et raccrocher les gants. Revue PolitiQueer aura deux numéros à son actif. Nous aurons participé à notre mesure à la diffusion de textes queers, et c’est ce qui compte. D’autres le font maintenant dans d’autres revues et nous en sommes ravi.e.s.

Présentation des textes

Nous retournerons respectivement à d’autres projets queers avec le plaisir d’avoir mené au bout ce deuxième numéro dont nous sommes fièr.e.s de présenter les textes. On y aborde différentes zones manquantes au premier numéro, en premier lieu la question du racisme. La traduction de l’article de Judith Butler par Céline Mouzon s’intéresse ainsi à l’utilisation des images et leur mise en récit du procès de policiers de Los Angeles ayant passé à tabac Rodney King, un Étatsunien noir. Cette histoire de 1991 provoqua différentes émeutes et s’inscrit dans la malheureusement longue histoire américaine des tensions raciales et de la brutalité policière qui se poursuit aujourd’hui. Gabriel Semerene et Izadora Xavier nous proposent également de revoir nos conceptualisations des sujets de la diversité sexuelle, souvent occidentaux-centrées, en entrecoupant théories décoloniales et queers provenant des sud globaux. Iels nous dressent ainsi un panorama de théorisations des identités provenant à la fois de l’Amérique du Sud et du Moyen-Orient. Deux textes proposent également des perspectives trans sur leurs objets habituellement traités d’un point de vue cis. Clark Pignedoli revient sur la manière dont les pratiques de Drag King peuvent être des espaces hétérotopiques, de subversion de l’hétéronormativité et de la cisnormativité. De son côté, Caroline Trottier-Gascon met en lumière la psychiatrisation encore en usage dans la séparation entre les identités trans et les questions de neurodiversité, venant nier l’existence des personnes trans autistes. D’autres apports philosophiques portent davantage sur les textes canoniques et leurs effets sur l’utilisation des savoirs. Matthew R. McLennan, dans une traduction de Philippe-Antoine Hoyeck, nous propose une lecture de la négativité queer et son utilisation dans les courants d’ultragauche tandis que Cornelia Möser revient sur la réception française de Gayle Rubin en revisitant ses positions. Quant à elle, Émilie Dionne s’intéresse aux effets de précarisation qu’a amenés l’institutionnalisation du féminisme. À partir de nouvelles approches matérialistes, elle propose une culture départementale du tissage pour y remédier. De son côté, la Lettre à Nouk poursuit les réflexions du premier numéro de la revue en nous faisant part de sa réflexion sur le manque dans les relations affectives et/ou sexo-affectives en préférant s’engager dans les chemins de l’anarchie relationnelle. Ces relations que nous établissons entre nous sont aussi au cœur du texte de Mounia Abousaid, traduit par Cha Prieur. Elle y analyse la façon dont Alison Bechdel illustre dans Fun Home l’aspect transitoire du queer, ayant pour conséquences de multiples conceptions, dissensions et cohabitations de visions sur la sexualité.

Remerciements

Nous remercions Judith Butler d’avoir accepté de céder les droits de traduction pour « Endangered/Endangering: Schematic Racism and White Paranoia »

Merci à tout.e.s les relecteur.ice.s de dernières minutes qui ont permis à ce numéro d’exister !

 

[1] Voici le site des Lavender Prophets : https://lavenderprophets.wordpress.com/

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