RPQ #2

Les racines de l’incompréhension. Fun Home : différentes définitions de la sexualité et de la communauté queer

Mounia Abousaid
Traduction : Cha Prieur

Mounia Abousaid est une des fondatrices de la revue Politiqueer.

Texte original en anglais disponible ici en version PDF.

La renommée d’Alison Bechdel en tant qu’artiste est née de sa bande dessinée publiée des années durant s’intitulant Dykes to Watch Out For. Il s’agissait d’une satire de la culture lesbienne qu’Alison Bechdel contait et disséquait. Bien qu’elle ait semblé changer son orientation artistique lorsqu’elle a publié Fun Home – Une tragicomédie familiale, la queerness est restée un thème principal de son travail. En effet, Fun Home se concentre sur l’exploration de la relation de Bechdel avec son père – une relation qui s’articule en grande partie autour de la queerness des deux personnages. En effet, elle analyse et explique sa conception de la sexualité et sa relation à son propre lesbianisme au fil des pages de ses mémoires. En raison de sa focalisation sur différentes conceptions de la sexualité, Fun Home permet au lecteur.ice.s d’explorer les questions suivantes : comment les idées sur (l’homo)sexualité s’élaborent-elles? Qu’est-ce qui les fait bouger ? Quel effet a cette variation ?

Le présent essai sera consacré à répondre à ces questions en faisant valoir que Fun Home illustre la manière dont les identités queers sont bien plus éphémères que d’autres idées à propos de la sexualité car elles se déplacent incroyablement vite. Je tenterai également de voir les conséquences que cela entraîne pour les communautés queers en général.

Tout d’abord, regardons comment la queerness est construite et comment cela se manifeste dans Fun Home. L’un des enseignements les plus précieux de l’Histoire de la sexualité de Michel Foucault est l’idée que la sexualité est socialement construite. En effet, comme le résume David Halperin, Foucault nous montre que si « le sexe n’a pas d’histoire » parce qu’il est un « fait naturel, fondé sur le fonctionnement du corps« , « la sexualité est une production culturelle » qui représente « l’appropriation du corps humain […] par un discours idéologique“. (Halperin, 1989, 257). La sexualité est la façon dont chaque contexte culturel interprète et contextualise le sexe. Elle est donc éminemment relative car elle change en fonction des différents contextes culturels.

Mais comment une culture conditionne-t-elle la façon dont les individus abordent un sujet aussi incarné, aussi apparemment immédiat que la sexualité ? Eh bien, Foucault répond aisément, à travers le discours. Tout le discours entourant la sexualité dans la société – des théories académiques aux feuilletons télévisés, de la pornographie aux « exposés » que les parents font à leurs enfants – produit la façon dont nous abordons le sexe. Rien dans notre relation avec la sexualité n’est « naturel » – tout est produit par le discours et est construit socialement.

Par conséquent, à mesure que le discours change, à mesure que la culture change avec le temps, la sexualité et les façons de voir le sexe changent avec lui. Ce changement n’est guère transparent – en effet, une conception de la sexualité ne disparaît pas complètement avant que la nouvelle n’apparaisse. Le nouveau est élaboré tandis que l’ancien est encore présent dans l’esprit de beaucoup, puisque la culture elle-même change très progressivement et lentement. Il semble donc qu’il existe des situations dans lesquelles différents cadres et discours pour théoriser le sexe cohabitent – même s’ils se contredisent.

C’est le cas dans Fun Home. Les deux figures queers des mémoires, Alison Bechdel et son père, ont évidemment deux manières différentes d’envisager leur sexualité. Elle est une lesbienne extravertie et fière. Lui, alors qu’Il est attiré par d’autres hommes, est dans un mariage hétérosexuel, n’a pas l’intention de le quitter et ne se conçoit même pas nécessairement comme homosexuel. Il ne semble pas concevoir son comportement comme contradictoire ou hypocrite, alors qu’il est incompréhensible pour Alison. Elle tente méthodiquement d’y donner un sens en mettant en scène la vie de son père comme un résultat de l’homophobie et de la répression – parce qu’elle ne peut concevoir d’autres raisons à son comportement que la honte et le désir de se distancier d’une homosexualité qui se vivrait ouvertement.

Examinons cela de plus près : quels discours ont été utilisés pour produire leur compréhension respective de leur sexualité, et qu’est-ce qui a conduit à une compréhension différente ?

Considérant que l’un des thèmes principaux des mémoires de Bechdel est l’analyse de la sexualité, l’auteure décrit de nombreux discours qui ont façonné sa conceptualisation de son homosexualité et celle de son père. Il existe également une source de discours communs, évidente dès le début du livre, qui a influencé la sexualité des deux personnages : la littérature.

Dans son interprétation méticuleuse des souvenirs de son père, le seul élément permanent de sa vie quotidienne qui fasse même vaguement allusion à sa queerness est la littérature. En effet, il nous est toujours montré avec des livres qui présentent un sous-texte homoérotique : À la recherche du temps perdu de Marcel Proust, Ulysse de James Joyce et Portrait de l’artiste en jeune homme.

Les livres ne sont pas seulement une représentation omniprésente de la queerness dans la vie de Bruce Bechdel, mais ils sont aussi présentés comme une façon centrale de se penser lui-même. Par exemple, considérons la vignette suivante :

Son exclamation « Tu as intérêt à t’identifier à chacune de ces pages » est représentative du rôle que la littérature joue dans sa vie : il s’identifie intensément aux personnages et aux livres, et se rapporte à eux à un niveau très personnel. On nous dit que les livres sont le cœur de son identité et que les livres dont on se soucie le plus sont centrées autour de thèmes queers. Le fait que la littérature soit le type de discours le plus central à la production de

Cette idée est encore renforcée par le fait que la seule façon dont Bechdel communique la queerness de son père se fait à travers la littérature notamment dans le quatrième chapitre de Fun Home, « À l’ombre des jeunes filles en fleurs » (qui est le titre du deuxième volume d’À La recherche du temps perdu), où Bruce Bechdel est largement comparé à Marcel Proust lui-même. Les vignettes le montrent jardinant et s’occupant soigneusement les fleurs, tandis que les légendes décrivent la scène du Côté de chez Swann où le narrateur voit Gilberte dans le jardin de Swann et tombe automatiquement amoureux d’elle. Quand Alison Bechdel finit de décrire la scène de Proust, la dernière légende dit : « s’il y eu jamais pire reine-des-prés que mon père, c’était Marcel Proust ». C’est la première fois qu’Alison Bechdel nomme clairement l’orientation sexuelle de son père, plutôt que de l’insinuer fortement, et c’est dans le contexte d’une référence liée à la littérature.

La littérature est également essentielle à la formation de l’identité d’Alison. Dans le troisième chapitre de Fun Home, « Cette antique catastrophe », elle raconte son coming out comme suit :

« Je découvris à dix-neuf ans que j’étais lesbienne d’une façon conforme à mon éducation livresque. J’avais des doutes depuis l’âge de treize ans… quand j’avais découvert le mot à cause de son alarmante prédominance dans mon dictionnaire. Puis un autre livre – parlant de gens qui avaient dissipé leurs propres doutes – vint enrichir cette définition « . (Bechdel, 2006, 78)

Ces quelques phrases étaient les légendes d’une série de vignettes qui montraient une Alison Bechdel à l’époque de l’université, trouvant un livre sur un thème gay.

Bechdel réalise son homosexualité, fait le grand saut de désirs simplement anonymes à une identité à part entière quand elle fait face à un livre qui lui présente une façon de les conceptualiser.

Si le même type de discours – c’est-à-dire la littérature – est au centre de la conceptualisation de la sexualité par les deux Bechdel, alors pourquoi sont-ils si différents ? La réponse semble être une tautologie : c’est à cause de leur contenu. Les livres fondateurs pour Bruce Bechdel sont de Wilde, Joyce et Proust. Ce sont Gatsby le magnifique et Portrait de l’artiste en jeune homme. En tant que telle, l’idée d’intérioriser le désir envers des personnes de même sexe ne contredisait pas le fait d’être marié et d’être attiré vers le même – un concept de désir envers les personnes de même sexe produit par le contexte du XIXe siècle. Dans ce contexte, l’idée de l’homosexualité comme une facette essentielle de l’identité, qu’il faut proclamer et libérer n’existe pas.

D’un autre côté, la littérature sur laquelle l’identité d’Alison est constituée est hautement politique. La vignette dans laquelle elle fait son coming out à elle-même grâce à un livre montre également son titre : Word is Out. Et les livres qu’elle continue à lire à la suite de son coming out sont des œuvres comme Lesbian/Woman de Del Martin et Phyllis Lyon, ou Lesbian Nation de Jill Johnston. Ce sont toutes des œuvres qui mettent l’accent sur l’identité queer, qui est essentielle et centrale pour le soi – ainsi que le coming out et la visibilité comme moyen de libération.

Le corpus d’œuvres, pour ainsi dire, qui constitue l’identité d’Alison est fondamentalement différent de celui de son père. C’est là que réside la racine de leurs différents points de vue sur la queerness et donc la dernière incompréhension. Lorsqu’elle essayait de faire correspondre la vie de son père avec un récit d’homophobie et de répression, elle ne découvrait pas sa véritable identité. Au contraire, elle projetait sur elle une idée du désir envers les personnes de même sexe pour se relier à lui :

Elle projetait sur lui sa “vérité érotique” sans découvrir celle de son père.

L’importance des livres dans la constitution des identités d’Alison Bechdel et de son père, ainsi que la dissonance qui en résulte sont importantes car elles sont représentatives de ce qui se passe dans les grandes communautés queer.

En effet, les livres jouent un rôle dans la formation de l’identité queer. Comme Valerie Roby (2010) l’explique dans son article d’archive à propos de Fun Home :

« Il ne devrait pas être surprenant que les queers soient responsables de leurs cathexies liées à une bibliothèque interne. Quels genres de personnes, après tout, doivent rechercher qui elles sont ? Ceu.lle.s dont la différence est antifamiliale, somatiquement non marquée, culturellement voilée et potentiellement honteuse sont attirés par les empilements solitaires et la recherche secrète, où les archives permettent l’auto-définition (Roby, 2010, 355)

Du fait de la nature de la queerness, les personnes qui éprouvent du désir envers des personnes de même sexe le font en dehors d’une communauté – à moins qu’iels ne soient les enfants de parent.e.s homosexuel.le.s, ce qui est encore plutôt rare. Par conséquent, l’identité queer est définie à travers une exploration des médias extérieurs, qui passe le plus souvent par la littérature – parce que c’est la seule chose qui définira ce que veut dire être queer et ce que cela implique.

En raison de l’isolement d’une communauté plus large dans la vie réelle avant de faire son coming out, un sens de soi queer est ainsi défini à travers les écrits (et de plus en plus, les médias) disponibles. C’est magnifiquement illustré par le poème de Nicole Brossard « Mon continent » (cité par Didier Eribon):

« Mon continent pluriel de ceux qui se sont signés: Djuna Barnes, Jane Bowles, Gertrude Stein, Natalie Barnet, Michèle Causse, Marie-Claire Blais, Jovette Marchessault, Mary Daly, Adrienne Rich, Colette et Virginie, d’autres femmes noyées … » ( Eribon, 2004, 87)

Pour cette raison, la queerness est fondamentalement instable. Les œuvres qui définissent initialement un individu, avant qu’elles ne forment un sens du soi queer, et donc avant qu’elles ne rejoignent la communauté, sont basées sur ce qu’un individu « arrive à trouver » plutôt qu’un en dehors du canon établi. Par conséquent, les travaux les plus proches seront ceux disponibles à ce moment-là et dans ces circonstances particulières. Ce sera très différent d’une génération à l’autre, et ainsi des concepts différents de queerness seront produits. Parce que le moment de la réalisation, de la révélation de soi et de la théorisation de la queerness se produit en dehors de la communauté, l’identité queer n’a pas la continuité que la culture dominante produit – et donc se déplace beaucoup plus rapidement.

Un corollaire intéressant à considérer est que la queerness et sa définition dépendent des produits culturels. Cela renforce l’argument de John D’Emilio selon lequel l’identité homosexuelle est un produit du capitalisme : la constitution même de l’identité queer repose sur la production massive de médias et du type d’identité qui dépend de la façon dont les médias décrivent le désir envers des personnes de même sexe. En d’autres termes, c’est une identité qui est éminemment axée sur le marché – et la manière dont les plus jeunes penseront leur sexualité dépend de l’accessibilité d’émissions et de séries comme Glee, The L Word ou d’autres moins mainstream … Cela nécessite une distribution plus large.

Cependant, le point le plus frappant est qu’il y a donc constamment différents discours et manières de conceptualiser la sexualité qui coexistent dans les communautés queers – chacune correspondant le plus souvent à une génération différente. Et comme avec Alison Bechdel et son père, les différents discours conduisent à un manque de compréhension, un fossé qui mène finalement les parties concernées à s’éloigner l’une de l’autre.

Cela pourrait très bien être l’un des nombreux éléments qui empêchent les communautés homosexuelles d’être aussi transgénérationnelles qu’elles pourraient l’être : les différentes générations sont non seulement tenues à l’écart par les différences d’expérience, mais aussi par des différences dans leur façon de penser. Ce n’est pas seulement que des expériences variées font qu’elles n’ont pas beaucoup en commun, mais elles parlent de fait des langues différentes : même les points communs dans la façon de penser leur queerness de la même manière n’est pas présente.

En conclusion, lire Fun Home d’Alison Bechdel et regarder les représentations de la sexualité que le livre contient propose un éclairage intéressant sur la façon dont l’identité queer est produite. À l’instar des Bechdel, leur sens de se vivre comme queer, leur façon de penser leur sexualité est produit par la littérature … Et dans une certaine mesure, par les médias en général. À cause de cela, la queerness semble être une identité beaucoup plus transitoire – qui à son tour conduit à des conceptions différentes de la sexualité coexistant dans la communauté en même temps, provoquant des dissensions et de l’incompréhension internes à cette communauté.

 

Bibliographie

Bechdel Alison. 2006. Fun Home, A family Tragicomic, Houghton Mifflin Harcourt

D’Emilio John. 2004. “Capitalism in gay identity”

Eribon Didier and Michael Lucey. 2004. Insult and the Making of The Gay Self, Duke University Press Books.

Foucault Michel. 1978. The History of Sexuality 1-3, New-York, Random House.

Halperin David. 1989. “Is there history of Sexuality?”, History and Theory, numéro 28, volume 3, p.257-274.

Rohy Valerie. 2010. “In the Queer Archive”, GLQ: A Journal of Lesbian and Gay Studies, Volume 16, Numéro 3, p. 341-361.

 

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