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Numéro de lancement : dimensions francofolles

Numéro de lancement : 
Dimensions francofolles
(Juin 2014)

Les dimensions francofolles des politiques féministes queers : autocritique d’une gestation
Cha Prieur et Bruno Laprade

Français, langue vivante
Ariane Sirota

L’espace à l’époque du queer : contaminations queer dans la géographie française
Rachele Borghi

Entretien avec les membres de l’Observatoire des transidentités
Arnaud Alessandrin, Maud-Yeuse Thomas, Karine Espineira

Manifeste des amours queers
Kori Herrera (traduction Rachele Borghi)

Une critique du manifeste des amours queers : contre l’anxiété de la performance queer
Alessia Acquistapace

Je ne veux pas être soignée
Barry Cade

Virginie Despentes et l’autofiction théorique : étude de King Kong théorie
Vincent Landry

Bibliographie sélective de textes queers en français
Bruno Laprade

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Bibliographie sélective (et en travail) de textes queers en français

Cette bibliographie a été compilée en 2013 pour la mise sur pied à Montréal d’un cercle de lecture de textes sur la théorie queer. Elle comprend des livres (en traduction ou en version originale française), des articles et des revues portant sur le sujet, en plus de laisser une place aux zines et aux critiques du queer. Tous en français. Cette recension est bien sûr incomplète, d’autant que de plus en plus de textes sont écrits sur le sujet et que de nouvelles traductions sortent chaque année. On vous invite à nous transmettre vos titres afin que nous puissions les ajouter au fur et à mesure et ainsi aider d’autres lecteur.trices dans leurs recherches.

Compilée par Bruno Laprade

 

Livres :

BERSANI, Léo. 1998. Homos : repenser l’identité. Paris : éditions Odile Jacob.

BERSANI, Léo. 2011. Sexthétique. Paris : ÉPEL.

BOURCIER, Marie-Hélène, 1998. Q comme queer : les séminaires du zoo 1996-1997. Gai Kitsch Camp.

BOURCIER, Marie-Hélène.2001. Queer Zones 1 – Politique des identités sexuelles, des représentations et des savoirs. Paris : Balland, collection Le rayon.

BOURCIER, Marie-Hélène. 2005.  Queer Zones 2 – Sexopolitiques. Paris : La fabrique.

BOURCIER, Marie-Hélène. 2011.  Queer Zones 3 – Identités et cultures politiques. Paris : éditions Amsterdam.

BUTLER, Judith. 2004. Le pouvoir des mots – Discours de haine et politique du performatif. Paris : éditions Amsterdam.

BUTLER, Judith. 2006. Trouble dans le genre – le féminisme et la subversion de l’identité. Paris : Éditions La Découverte, collection poche.

BUTLER, Judith. 2007. Le récit de soi. Paris : Presses universitaires de France.

BUTLER, Judith. 2009. Ces corps qui comptent – de la matérialité et des limites discursives du sexe. Paris : éditions Amsterdam.

BUTLER, Judith. 2010. Ce qui fait une vie : essai sur la violence, la guerre et le deuil. Paris : Zones.

BUTLER, Judith. 2012. Défaire le genre. Paris : Éditions Amsterdam.

CALIFIA-RICE, Patrick. 2003. Le mouvement transgenre : changer de sexe. Paris : EPEL.

CERVULLE, Maxime et Rick Rees-Roberts. 2010. Homo Exoticus – Race, classe et critique queer. Paris : Armand Colin et Ina éditions, collection Médiacultures

Collectif de recherche sur l’autonomie collective.  Les panthères roses de Montréal : un collectif queer d’actions directes.  Montréal : Collectif de recherche sur l’autonomie collective, 2010.

CORRIVEAU, Patrice et Valérie Daoust. 2011. La régulation sociale des minorités sexuelles. L’inquiétude de la différence. Québec : Presse de l’Université du Québec, collection Santé et société.

COSSETTE, L., Chamberland, L., Maillé, C., & Vidal, C. 2012. Cerveau, hormones et sexe : des différences en question. Montréal: Les éditions du remue-ménage.

DAVID-Ménard, Monique (direction). 2009. Sexualités, genres et mélancolie : s’entretenir avec Judith Butler. Paris : Campagne première.

DEMCZUK, Irène et Frank Remiggi (direction). 1998. Sortir de l’ombre, histoires des communautés lesbienne et gaie de Montréal. Montréal : VLB éditeur.

DESPENTES, Virginie. 2006. King kong theorie. Grasset.

DE LAURETIS, Teresa. 2007. Théorie queer et cultures populaires. De Foucault à Cronenberg. Paris : La Dispute.

DORAIS, Michel. 1999. Éloge de la diversité sexuelle. Montréal : VLB éditeur.

DORLIN, Elsa. 2008. Sexe, genre et sexualités. Presses universitaires de France.

EDELMAN, Lee (2013). L’impossible homosexuel. Paris : EPEL.

Eribon, Didier. 2012 [1999]. Réflexions sur  la question gay. Paris : Flammarion, collection Champs essais.

FASSIN, Éric. 2005. Le sexe politique. Genre et sexualité au miroir transatlantique. Paris : Editions de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales.

FASSIN, Éric. 2008. L’inversion de la question homosexuelle. Paris : Amsterdam

FLOYD, Kevin. 2013. La réification du désir. Pour un maxisme queer. Paris : Amsterdam.

FOUCAULT, Michel. 1976. Histoire de la sexualité 1 – La volonté de savoir. Paris : éditions Gallimard, collection Tel.

HALPERIN, David. 2000. Cent ans d’homosexualité et autres essais sur l’amour grec. Paris : EPEL, collection Les grands classiques de l’érotologie moderne.

HALPERIN, David. 2000. Saint-Foucault, Paris : ÉPEL.

HALPERIN, David. 2004. Oublier Foucault : mode d’emploi. Paris :ÉPEL.

HALPERIN, David. 2010. Que veulent les gais? Essais sur le sexe, le risque et la subjectivité. Paris : éditions Amsterdam.

HARRAWAY, Donna. 2009. Des signes, des cyborgs et des femmes. Actes-Sud.

JANOFF, Douglas Victor. 2005. Pink blood. La violence homophobe au Canada. Montréal : Tryptique.

KATZ, Jonathan Ned. 2001. L’invention de l’hétérosexualité. Paris : EPEL.

LAMOUREUX, Diane (direction). 1998. Les limites de  l’identité sexuelle.  Montréal : Les Éditions du Remue-ménage.

LESTRADE, Didier. 2012. Pourquoi les gays sont passés à droite? Paris : Seuil.

NAMASTE, Viviane. 2005. C’était du spectacle! L’histoire des artistes transsexuelles à Montréal 1955-1985. Montréal et Kingston : McGill – Queen’s University press.

NENGEH MENSAH, Maria. 2006. Dialogues sur la troisième vague féministe. Montréal : les éditions du Remue-Ménage.

PRECIADO, Beatriz. 2008. Testo-Junkie: sexe, drogue et biopolitique. Paris : Grasset.

PRECIADO, Beatriz. 2010. Manifeste contra-sexuel. Édition Balland, Collection Modernes.

PUAR, Jasbir K. 2012. Homonationalisme : politiques queer après le 11 Septembre. Paris : éditions Amsterdam.

RUBIN, Gayle.  2010. Surveiller et jouir – Anthropologie politique du sexe. Paris : EPEL, collection Les grands classiques de l’érotologie moderne.

RUBIN, Gayle et Judith Butler. 2002. Marché au sexe. Paris : EPEL

SAEZ, Javier. 2005. Théorie queer et psychanalyse. Paris : EPEL.

SEDGWICK, Eve Kosofsky. 2008. Épistémologie du placard. Paris : editions Amsterdam.

SCOTT, Joan W. 2012. De l’utilité du genre. Paris : Fayard, collection Histoire de la pensée.

SCOTT, Joan W. 2009. Théorie critique de l’histoire. Identités, expériences, politiques. Paris : Fayard.

WITTIG, Monique. 2007. La pensée straight. Paris : editions Amsterdam.

Articles :

BACHETTA, Paola et Falquet. 2011. « Théories féministes et queers décoloniales », Les Cahiers du CEDREF, n° 18.

BARIL, Alexandre. 2009. «Judith Butler et le Nous femmes : la critique des catégories identitaires implique-t-elle leur réfutation?». Cahier de l’IREF/UQAM, no 10, pp.65-88

BARIL, Alexandre. 2007. « De la construction du genre à la construction du «sexe » : les thèses féministes postmodernes dans l’oeuvre de Judith Butler », In Diane Lamoureux (dir.), Les féminismes. Recherches féministes, vol. 20, pp.61-90

BASTIEN-CHARLEBOIS, Janik. 2011. « Au-delà de la phobie de l’homo : quand le concept d’homophobie porte ombrage à la lutte contre l’hétérosexisme et l’hétéronormativité ». Reflets : revue d’intervention sociale et communautaire, vol. 17 no.1.

CARDON, Patrick. 2009. « Post-queer : pour une approche « trans-genre »». Diogène, numéro 225.

CERVULLE, Maxime et  Marco Dell’Omodarme. 2008. « Épistémologies-caméléon : vers une critique post-straight ». Contemporary french and francophone studies.

CHAUNCEY, George. 2002. Après Stonewall, le déplacement de la frontière entre le « soi » public et le « soi » privé. Revue Histoire & Sociétés, numéro 3.

COSSETTE-TRUDEL, Marie-Ange. 2004. « Vers un état inaltéré – à la défense du queer ». Publication en ligne. lespantheresroses.org.

GOSSELIN DIONNE, Miguel. 2013. « L’organisation des désirs, c’est bien le genre des anarchistes. » dans CARON, Rémy Bellemare (et al.). Nous sommes ingouvernables – les anarchistes au Québec aujourd’hui. Montréal : Lux.

LAPRADE, Bruno. 2013. « Le féminisme queer est une féminisme solidaire ». Féminétudes. Volume 18.

LAPRADE, Bruno. 2014. « Queer in Québec : Étude de la réception du mouvement queer dans les journaux québécois ». Cygne noir. Numéro 2.

LEDUC, Véro et Coco Riot. 2011. « Dans l’alcôve : tête à tête queer sur les défis de la troisième vague féministe ».  Dans BAILLARGEON, Mercédès (dir). Remous, ressacs et dérivations autour de la troisième vague féministe. Montréal : les Éditions du remue-ménage.

LORDE, Audre. 1981. « De l’usage de la colère : la réponse des femmes au racisme ».  dans LORDE, Audre. 2003. Sister Outsider – essais et propos d’Audre Lorde sur la poésie, l’érotisme, le racisme, le sexisme… Paris : Mamamelis.

NOYÉ, Sophie. 2014. « Pour une féminisme matérialiste et queer », Contretemps. En ligne : http://www.contretemps.eu/interventions/f%C3%A9minisme-mat%C3%A9rialiste-queer

PELLETIER, Sébastien. 2009. « Des discours hétéronormalisants à la résistance queer : théorie et praxis ». Actes de la 16e Journée Sciences et Savoirs. p. 55-72

PERREAU, Bruno 2012. « La réception du geste queer en France. » Dans Chetchuti, Natacha et Luca Greco (éditeurs). 2012. La face cachée du genre. Paris : Presses Sorbonne nouvelle.

PRECIADO, Beatriz. 2003. « Multitudes queer : Notes pour une politiques des “anormaux” » Revue Multitudes, no 12, p.17-25

PROBYN, Elspeth. 1997. « Les usages de la sexualité chez Foucault », Sociologie et sociétés, no29, p.21-30

REVENIN, Régis. 2007. « Les études et recherches lesbiennes et gays en France (1970-2006) ».  Revue Genre et histoire, numéro 1.

RIOT, Coco. 2010. « Montréal est un grand pink bloc ». À Babord, no 34.  Disponible en ligne : http://www.ababord.org/spip.php?article1041 (très court)

SAVONA, Jeannelle Laillou. 1994. « Le phénomène queer : essai de lecture féministe ». Revue canadienne de littérature comparée. Volume 21, numéro 1-2.

Revues :

Les cahiers de critiques communistes. 2007. Femmes, genre, féminisme. Paris : Syllepse.

Contemporary french and francophone studies. 2008. Numéro sur le Post-queer

French Cultural Studies, Volume 23 numéro 2. Autour de Didier Éribon.

Modern French Identities. 2011. New queer images : representations of homosexualities in contemporary francophone visual culture. Voir également le numéro 98 : Cinematic queerness.

Réfractions. 2012.  numéro 29. Voies sexuelles, voix désirantes.

Rue Descartes, 2003. numéro 40 : Queer, repenser les identités.

Timult http://timult.poivron.org/06/

Zines et groupes militants :

Baroque, Fray et Tegan Eanelli. 2011. Queer Ultra violence : bash back anthology.  Ardent press. Disponible sur http://infokiosques.net

ÉMOND, Gilbert et Janik Bastien Charlebois. 2007. L’homophobie, pas dans ma cours. Phase 1 : le diagnostic. Rapport de recherche. Montréal : GRIS-Montréal

FHAR. 1971. Rapport contre la normalité.

Queer nation. 1990. Queer nation manifesto. Disponible sur http://infokiosques.net/genres

Zine.  L’amour nuit gravement… à votre équilibre psychique, votre autonomie, et la richesse de vos relations sociales. Disponible sur infokiosques.net

Zine. Contre l’amour. Disponible sur http://infokiosques.net/genres

Zine. Le mouvement de libération transgenre. Disponible sur infokiosques.net

Zine. Leslie Feinberg. Nous sommes tout.es en devenir.
Disponible sur http://infokiosques.net/genres

Zine. Combien de fois quatre ans? Trois textes sur les viols et les violences sexistes dans le milieu alterno. Disponible sur http://infokiosques.net/genres

Zine. A la conquête d’Hétéroland Disponible sur http://infokiosques.net/genres

Zine. Bibi à la recherche d’une alternative (identitaire et sexuelle) Disponible sur http://infokiosques.net/genres

 

Quelques critiques du queer :

AGONE (rédaction). 2010. « Ce que le tournant postmoderne a fait au féminisme », Agone, Marseille, n° 43

CHAMBERLAND Line. 2004. « La pensée “queer” et la déconstruction du sujet lesbien ». Québec : Communication présentée au Colloque de l’ACFAS, Université Laval, le 13 mai 1998 et mise en ligne sur Sisyphe, le 13 avril 2004. Disponible en ligne : http://sisyphe.org/article.php3?id_article=1052

LAMOUREUX, Diane. 2005. « La réflexion queer : apports et limites », In Maria Nengeh Mensah (Dir.), Dialogues sur la troisième vague féministe, Montréal, Éditions du remue-ménage, pp.91-103

MASSON, Sabine et Léo Thiers-Vidal. 2002. « Pour un regard féministe matérialiste sur le queer. Échanges entre une féministe radicale et un homme anti-masculiniste », Mouvements, n. 20, p. 44-49.

Nouveaux cahiers du socialisme. 2010. Luttes, oppressions, rapports sociaux de sexe. Numéro 4. Montréal : Écosociété.

Voir également le site de Sisyphe.org pour plusieurs traductions de Sheila Jeffreys

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Virgine Despentes et l’autofiction théorique : étude de King Kong théorie

Vincent Landry

 « Je n’échangerais ma place contre aucune autre, parce qu’être
Virginie Despentes me semble être une affaire plus intéressante
à mener que n’importe quelle autre affaire. » (Despentes, 2006, 9)

 Au cours des années 1990, l’émergence d’un discours atopique queer – discours de l’altérité, de l’errance – soutenu par les mouvements de droits civiques, par la lutte féministe et, plus spécifiquement, par « la scène homo [dont les acteurs sont] autrement plus actifs, moins proprets que les universitaires qui façonnèrent la queer theory » (Cusset, 2003, 8), a grandement contribué à décloisonner les champs d’écriture féministes et à propulser cette littérature dans la postmodernité. Des théoriciennes telles que Teresa de Lauretis, Judith Butler et Judith Halberstam, pour ne nommer que ces figures de proue, ont imposé de nouveaux thèmes liés à des sphères de recherche peu explorées – notions d’identités de sexe/genre, d’assignation sexuelle, de performativité subversive, etc. – en plus de pointer du doigt les limites du féminisme dit de la deuxième vague, dont l’objectif premier réside dans l’égalité entre les hommes et les femmes. Bien que certains universitaires affirment que « le post-modernisme, en matière de roman du moins, est une chimère » (Dupas, 1988, 166), plusieurs écrivaines se placent sous l’égide de cette postmodernité pour renouveler le discours féministe moderne associé à la deuxième vague 1) . C’est notamment le cas de Virginie Despentes qui, avec King Kong théorie (2006), écrit ce que son éditeur nomme un « [m]anifeste pour un nouveau féminisme » (Despentes, 2006, quatrième de couverture) 2) , mais que nous pouvons plus simplement considérer comme un récit du Soi. Celui-ci incorpore des éléments de l’autofiction et de l’essai pour déconstruire les modèles d’appréhension du monde tant patriarcale que féministe. Pour Despentes, il s’agit simplement de « tout foutre en l’air » (Despentes, 2006, 145) en utilisant le médium de ceux et celles « qui [cherchent] sans cesse à [lui] faire savoir [qu’elle] ne devrait pas être là » (Despentes, 2006, 10 ; Sauzon, 2012). En regard de ce discours déconstructionniste d’où émerge l’individualisme postmoderne, comment l’auteure peut-elle proposer de conjuguer un « nouveau féminisme », par définition rassembleur et collectiviste, qui ne s’inscrirait pas du côté des métarécits à la primauté du Soi contemporain et l’expression de sa singularité?

Dans le cadre de cet article, je me propose de mettre en lumière les éléments d’imbrication d’une œuvre d’autofiction théorique d’une écrivaine féministe au sein d’une pensée métaféministe (Saint-Martin, 1992) fortement influencée par le mouvement queer et la théorie postmoderne. Il s’agira d’envisager à travers l’œuvre les apports et les limites que celle-ci soulève quant à la crise interne qui secoue présentement le féminisme et qui pourrait se résumer par une confrontation entre féminisme matérialiste et féminisme postmoderne. Aux yeux de plusieurs féministes de la deuxième vague, « [o]n ne démolira pas la maison du maître avec les outils du maître » (Lorde citée par Dorlin, 2008, 42). Ce qui revient à dire par exemple que la performance d’une identité socialement considérée comme virile par un individu de sexe femme ne peut parvenir à mettre à bas un modèle social patriarcal dont l’une des prémisses est la domination masculine. Il s’agit là, on le voit, d’une négation de la force révolutionnaire portée par le mouvement queer et, parallèlement, une négation de l’hétérogénéité féministe. « Est-ce féministe ou queer? » ai-je pu entendre au cœur même d’un congrès international féministe portant sur l’intersectionnalité 3) . Pour Sabine Masson, le queer rompt avec le féminisme académique et canonisé puisqu’il « relativise très fortement l’idée d’un vécu commun aux femmes. » (Masson et Thiers-Vidal, 2002, 44) Constitue-t-il une rupture complète et définitive de l’héritage féministe ou peut-on le voir comme une prolongation qui participe aussi à la résistance contre la domination des métarécits? À travers l’œuvre de Despentes, nous sommes appelés à nous interroger sur la distance de ce « nouveau féminisme » au féminisme de la deuxième vague puisque le même constat est partagé tant par les féministes matérialistes que par les féministes radicales queer : les discours sociaux participent à la création de schèmes de compréhension influençant et contrôlant le champ des significations sociales 4) .

Cette étude me permet d’articuler ensemble les notions d’autofiction théorique, de féminisme queer et de postmodernité dans le but de mettre en relief les imbrications et les liens les unissant. En m’intéressant à l’inscription d’un discours atopique au sein de l’espace social d’une « position sociopolitique, spécifique et structurelle d’homme hétérosexuel et de ses implications psychologiques, épistémologiques, sociopolitiques incontournables » (Masson et Thiers-Vidal, 2002, 45), je me propose d’aborder King Kong théorie d’une manière exploratoire, m’intéressant d’abord au support choisi par Despentes pour inscrire son manifeste au sein des sphères féministes : l’autofiction théorique. Ensuite, j’effectuerai une lecture du genre du personnage autofictif que je mettrai en parallèle avec les notions théoriques soulevées par Despentes à l’intérieur même de l’œuvre, ce qui me permettra notamment d’aborder la place de la sexualité et du rapport au corps. J’effectuerai préalablement à ces analyses une présentation du féminisme porno-punk et de la queer theory dans le but de bien circonscrire le contexte socioculturel au sein duquel s’insère l’œuvre de Virginie Despentes.

Virginie Despentes et le champ culturel

King Kong théorie, « premier livre [de] non-fiction » (Despentes, 2006, 3) de Virginie Despentes, reflète parfaitement le malaise qui existe présentement au sein du féminisme et, plus largement, dans la population en général, du moins en ce qui a trait à l’Occident blanc. « Il y a eu une révolution féministe » (2006, 142) nous dit Despentes et, avec elle, nous pourrions nous demander « qu’arrive-t-il maintenant? » À travers la narration d’épisodes de sa vie allant du viol à la prostitution, Despentes se met en scène, construit et expose le personnage Virginie Despentes. Elle se présente à soi-même dans un acte performatif, dans une mise en scène où les actions du personnage éponyme prennent une teinte nettement politique. Comme le proposait Judith Butler en 1991, Despentes et son personnage autofictif se construisent à travers l’acte d’écriture et, ce faisant, modifient leur rapport au champ culturel : « Dire que je joue ne revient pas à affirmer que je ne le suis pas “réellement”; mieux vaudrait dire qu’en jouant cet être s’établit, s’institue, se meut et se confirme. » (Butler, 2002[1991], 150)Bien entendu, à l’instar de l’autobiographie, l’autofiction suppose un regard subjectif sur soi de la part d’un observateur qui, comme le relève Stoller dans Sexual Excitement (1979), ne peut s’observer lui-même. Despentes porte donc un regard rétrospectif sur ce qui désormais la constitue. De cette façon, elle établit une distance réflexive essentielle à la difficile reprogrammation de son identité.

Elle exprime notamment son inadéquation sociale à travers le dévoilement de son standpoint. Pour Patricia Hill Collins, la notion de standpoint réfère au partage historique d’une expérience collective qui permet de transcender l’individualisme postmoderne (Hill Collins, 2004, 247). Ainsi, Despentes présente dès les premières lignes du texte le biais qui transcende son écriture : « J’écris de chez les moches, pour les moches, les frigides, les mal-baisées […] » (Despentes, 2006, 9). Elle donne ainsi voix à l’expression de la subjectivité de divers groupes traditionnellement exclus par le discours phallocrate et le féminisme libéral 5) : « les grosses putes, les petites salope, les femmes à chattes toujours sèche, celles qui ont des gros bides, celles qui voudraient être des hommes, celles qui rêvent de faire hardeuse » (Despentes, 2006, 12). En ce sens, Despentes prend place dans le champ littéraire et culturel au côté d’autres écrivaines autofictionnaires telles que Wendy Delorme et Beatriz Preciado qui, toutes deux, explorent l’autofiction théorique et les limites du féminisme et de l’assignation des identités de sexe/genre tout en participant à une lutte politique 6) . Il faut dire que Despentes avait déjà soulevé la polémique au sein du mouvement féministe en 1994 avec son roman Baise-moi et, en 2000, avec l’adaptation cinématographique de celui-ci 7) . Pour Louise Krauth, dans son mémoire de maîtrise intitulé « Représentation du sexe chez N. Arcan, V. Despentes, M.-S. Labrèche et C. Millet » (2011), « Baise-moi a fait couler beaucoup d’encre en raison de son caractère foncièrement scandaleux. À travers les personnages de Manu et de Nadine, l’auteure semble construire à dessein des femmes empruntant toutes les caractéristiques construisant la virilité dans l’inconscient collectif. » (Krauth, 2011, 26-27) Elle brise ainsi l’invisibilisation dans les médias de femmes performant des identités socialement incohérentes. C’est d’ailleurs ce que met en lumière Marie-Hélène Bourcier dans Queer zone tandis qu’elle affirme que « la monstration de la masculinité comme performance a été invisibilisée [alors] qu’à l’inverse, on demande depuis toujours à la/La f/Femme de renchérir dans l’artificialité-performance de la féminité. » (Bourcier, 2001, 170) Sous le couvert de la fiction, Despentes fait éclater la définition du féminin par un travestissement performatif, proposant dès lors aux femmes d’exercer une agressivité et un pouvoir longtemps considéré comme typiquement masculin, ce qui, aux yeux de certaines critiques féministes, est une abdication à la domination masculine. Nous n’avons qu’à penser à Detrez et Simon qui affirment dans À leur corps défendant (2006) que Despente est un produit commercial faisant le jeu du patriarcat ou à Catherine Beaudoin qui considère que la femme écrivaine hésite entre l’homme protecteur et l’immensité de ses désirs refoulés et inavouables 8). Avec King Kong théorie, Despentes expose un regard critique sur ses productions antérieures, sur la réception qui en a été faite et sur leur portée dans un champ culturel rébarbatif à la créativité contestataire.

Selon Virginie Despentes, King Kong théorie est avant tout « une invitation à lire ce qui a été écrit et non traduit (Sprinkle, Paglia, Carole Queen, Pheterson, etc). » (Despentes, 2008) Dans cet essai, l’auteure théorise les rapports entre exercice de création, figure de la Femme et sexualité. Ces rapports, loin de correspondre aux préceptes phallocentriques de la pornographie, mettent plutôt en évidence le caractère construit et ségrégationniste des discours dominants sur la sexualité des femmes. En ce sens, King Kong est écrit en continuité du roman Baise-moi (1994) et du film éponyme (2000) dans lesquels Despentes cherche à « arracher un certain type d’héroïsme au masculin et [à] sortir la représentation du féminin de la sphère de l’intime pour la faire entrer dans une geste universelle nourrie d’une culture ancestrale et populaire. » (Krauth, 2011, 30). Avec King Kong, elle esquisse une figure de femme en inadéquation aux assignations de sexe/genre. Elle fait appel aux stéréotypes et lieux communs des représentations de la sexualité des femmes pour proposer aux lecteurs des approches théoriques encore inédites dans le monde francophone. En abordant les thèmes du viol, de la prostitution et de la pornographie dans une approche comparative du genre, Despentes ébauche la création d’un être hybride qui allierait des caractéristiques féminines et masculines. Parallèlement, le livre est construit sur le principe du recueil où s’additionnent plusieurs fragments paratextuels – citations, souvenirs et réflexions – dans la création d’une œuvre hétéroclite et supragénérique. En regard de ce dédoublement, mon intérêt se portera ici sur les différentes formes de déconstruction du genre dans l’écriture despentiennes, soit celle du féminin et du masculin à travers un récit de l’expérience (sexuelle et artistique) et celle de l’essai.

 L’état du féminisme contemporain

Depuis quelques années, voire quelques décennies, plusieurs universitaires et militant.e.s sont confrontés à la notion ambigüe et déstabilisante qu’est le postféminisme. Comme en fait foi le numéro d’avril 2010 de la revue Sciences Humaines « À l’ère du postféminisme », plusieurs femmes portées par le concept d’empowerment, « la volonté et la capacité virtuelle des individus à améliorer la qualité de leur vie » (Diallo Niang, 2009, 378) à travers une prise de conscience commune de leur condition, « réclament moins une stricte égalité entre les sexes que la reconnaissance de leur identité, de leurs capacités et de leurs choix personnels… Tout en se réappropriant les codes de la féminité, de la séduction, de la maternité pour en jouer à leur manière et selon leurs désirs. » (Sciences Humaines, 2010) On remarque immédiatement les implications de race et de classe de ce concept dans la mesure où ces préoccupations sont essentiellement celles de l’Occident blanc de classe moyenne. Pour reprendre le questionnement de Toril Moi, peut-il y avoir un postféminisme sans postpatriarcat (Moi, 1987, 12)? Pour Diane Lamoureux, il ne peut y avoir, et ce même en Occident blanc, l’avènement d’une société postféministe, « car pour cela, il faudrait admettre que le projet féministe a épuisé son sens et que nous vivons dans un monde où être un homme ou être une femme ne recèle aucune incidence. » (Lamoureux, 1994, 332) Comme l’affirme Despentes pour expliquer la distance qu’elle a entretenue avec le féminisme jusqu’à ce qu’elle vive l’oppression, « pendant longtemps, être de mon sexe ne m’a effectivement pas empêchée de grand-chose. […] C’est que la révolution féministe a bien eu lieu. » (Despentes, 2006, 19) Cette révolution est-elle suffisante pour sonner le glas du féminisme? Selon Despentes, cette révolution féministe s’est tu quant à la masculinité, trop concentrée sur un essentialisme féminin s’articulant autour du foyer et de la maternité, mais aussi du fait de la complainte des hommes face aux revendications des femmes : « Le sexe prétendument fort, qu’il faut sans arrêt protéger, rassurer, soigner, ménager. Qu’il faut défendre de la vérité. » (Despentes, 2006, 142) C’est par l’éclatement de l’assignation du sexe/genre qu’elle envisage l’évolution du féminisme : « Admettre qu’on s’en tape de respecter les règles de répartitions des qualités. » (Despentes, 2006, 143)  Par rapport à ce principe déconstructiviste,  on constate que la culture punk occupe une place prépondérante dans la théorisation du féminisme faite par Despentes.

Cette culture se définit par la contestation de toute pensée hégémonique et de l’autorité aliénante : « Être punk signifie de ne pas être emporté par la propagande et les mouvements de masse. C’est être capable de penser par soi-même et de former ses propres opinions 9) . » (Strummer cité par Hannon, 2010, 1) Ultimement, la pensée punk constitue la forme ultime de la déconstruction postmoderne dans la mesure où, comme le souligne Joe Strummer du groupe The Clash, cette mentalité punk rejette l’adhésion aveugle aux métarécits. Le punk est pour Despentes « un exercice d’éclatement des codes établis, notamment concernant les genres. » (Despentes, 2006, 115) Il ouvre alors la voie à une performativité queer dans laquelle les apparats genrés sont subvertis, réorientés ou réutiliser selon de nouvelles fonctions ou tout simplement évacués pour laisser place à une performance identitaire queer punk. Comme le souligne très justement Nikki Sullivan, le terme queer est très vaste et ne représente pas « une grande famille (queer) heureuse 10)  » (Sullivan, 2003, 45). Sur le continuum queer, nous retrouvons donc les punks queer pour qui le terme confère « la liberté de personnaliser tout ce qu’ils voient ou entendent et puis de le jeter dans ce monde stupide désormais plus tordu et surprenant qu’il ne l’était 11). » (Cooper, 1996, 295) Despentes, avec sa volonté de « tout foutre en l’air » (Despentes, 2006, 145) relayée par sa performativité pornopunk, s’inscrit donc dans l’idéologie queer punk telle que définie par Judith Halberstam : « Le style hardcore de plusieurs de ses groupes nous rappel que le punk en général, contrairement aux autres sous-cultures traditionnelles, a toujours permis aux jeunes filles de reconstruire leur genre 12) . » (Halberstam, 2005, 167) De surcroit, elle prolonge cette culture dans les milieux queer et dans les milieux LGBT historiquement distincts de la scène punk. En ce sens, sa démarche se rapproche de celle de Bruce La Bruce, l’un des précurseurs de la scène queercore, qui, en tant qu’artiste gai, refuse les catégories, tant esthétiques qu’identitaires. Il déplore notamment la  peoplelarisation des mouvements de résistance tels que le queer : Non je ne suis pas “queer” et je me demande bien pourquoi ils se sont mis en tête de détruire un mot qui était si parfait. Ils sont vraiment gais 13) . » (LaBruce, 1997 : 15) Comme La Bruce et d’autres acteur.e.s de la post-pornographie, notamment Madison Young, Mia Engberg et Émilie Jouvet, Despentes utilise ce support par définition inclassable qui participe à la célébration de genres, de corps et de sexualités non normés.

À l’instar de Lori Saint-Martin, il me semble plus pertinent d’évoquer un métaféminisme pour aborder le féminisme pornopunk de Despentes plutôt qu’un postféminisme dont le préfixe invoque la fin du mouvement plutôt que son évolution. En effet, pour Saint-Martin, « le terme “postféminisme” enfonce un autre clou dans le cercueil du mouvement, que certains voudraient voir mort de sa belle mort. Terme donc piégé, démobilisateur, à proscrire. » (Saint-Martin, 1992, 81) Il est donc possible de définir ce métaféminisme comme une extension englobante du féminisme de la deuxième vague, une manière de continuer la lutte contre la domination en assimilant son héritage égalitariste tout en proposant d’autres vecteurs et d’autres méthodes pour favoriser l’évolution du mouvement : « Le préfixe signifie aussi “transformation”, “participation”, comme dans “métamorphose”; sens heureux pour le féminisme, qui a toujours revendiqué l’ouverture au changement, aux voix nouvelles. » (Saint-Martin, 1992, 83) À mon sens, c’est sous cette égide que se situe Despentes dans la mesure où elle se trouve plutôt du côté de la continuité que de la rupture, au contraire d’un postféminisme qui se trouverait plutôt du côté de l’antiféminisme. L’une des concrétisations de cette pensée métaféministe est le développement marquant de la queer theory qui tente de réunir l’héritage disparate du militantisme et son appropriation universitaire récente. Une actrice du mouvement queertelle que Despentes prend le parti de réinventer le féminisme, du moins le rapport pouvant être entretenu avec celui-ci. Cela dit, il faut bien voir que l’émergence et le développement futur du mouvementet de la queer theory sont aussi étroitement liés aux caractéristiques de la postmodernité et au rejet des métarécits qui l’accompagne. 

La queer theory comme approche théorique des marges

Indéniablement ancrée dans cette postmodernité, la théorie queer prend racine dans les mouvements de droits civiques et la lutte féministe, des mouvements contestant les rapports de domination construits sur des métarécits hégémoniques. Avant d’être théorisé par Judith Butler (1990), Eve Kosofsky Sedgwick (1990) et appuyé par les cultural studies à l’américaine, le discours queer prit forme « à partir d’une critique acerbe de certains effets du communautarisme gay des années 1980 » (Harvey et Le Brun-Cordier, 2003, 2). Ainsi, dans les années 90, les militants du mouvement Queer Nation, en opposition aux pratiques du mouvement homosexuel, tentent de déranger les conceptions populaires du genre et interviennent dans l’espace public pour en troubler et révéler l’hétéronormativité constitutive (Harvey et Le Brun-Cordier, 2003, 2). C’est sur ce militantisme que théoriciennes et théoriciens établiront les bases de la pensée queer qui, dès lors, portera l’héritage disparate de la rue et de l’université. Robert Harvey et Pascal Le Brun-Cordier identifient dans l’une des premières revues consacrant un numéro exclusivement au queerRue Descartes (2003), plusieurs idées-forces propres à la queer theory :

une critique déconstructive de tous les essentialismes, des assignations identitaires normalisantes, des binarismes réducteurs (homo/hétéro, masculin/féminin) et de l’alignement génétique rigide sexe/genre/sexualité/identité; une théorisation renouvelée des processus de subjectivation ; un intérêt pour toutes les dissidences et distorsions identitaires et pour l’invention de nouvelles configurations érotiques, sexuelles, relationnelles, de filiation, de savoir, de pouvoir… ; une volonté de queeriser les modes de pensée déterminés par un paradigme andro- et hétéro-centré ; une relecture soupçonneuse de l’histoire littéraire, du cinéma, de la culture populaire… (Harvey et Le Brun-Cordier, 2003, 3)

En reprochant aux gay & lesbian studies de consolider le binarisme masculin/féminin et homo/hétéro, les théoriciennes et théoriciens de la queer theory et des queer studies ont « [réaffirmé] catégoriquement le concept crucial de différence » (Cusset, 2003, 13), une différence n’étant pas basée sur un essentialisme, mais sur une multiplication des possibilités de définition du soi : « À ce titre, la pensée queer n’est pas tant contre-identitaire que multi-identitaire, non pas trans-identitaire mais plutôt post-identitaire. » (Cusset, 2003, 16) Pour Judith Butler, le mouvement queer ne doit pas refuser de fonder des revendications collectives sur des identités, ce qui d’emblée semble contredire les principes fondamentaux de la théorie, mais doit s’employer à empêcher ces processus d’enfermer les minorités dans des essences opprimantes. Pour reprendre les mots de Gayatri Spivak, « [l]’identité a été et reste encore une erreur nécessaire. » (Spivak citée par Cusset, 2003, 16) Ceci nous aide à comprendre ces passages dans l’œuvre de Despentes où celle-ci invoque un esprit de communauté féminine. C’est notamment le cas à la clôture du texte alors que Despentes évoque avec optimiste l’avenir des femmes : « Sur ce, salut les filles, et meilleure route… » (Despentes, 2006, 145) On comprend qu’elle a conscience de son assignation à la féminité, ce qui lui fait partager l’expérience de pratiquement toutes les femmes, mais qu’elle s’oppose à cette contrainte par une performativité subversive. La non-mixité induite par cette formule nous rappelle aussi la puissance des scripts interpersonnels formés entre femmes par l’aliénation commune et les difficultés qui perdurent dans la lente transition du « Nous femmes » au « Nous féministes » 14) . Néanmoins, cette conscience de genre est un pied de nez à la critique souvent faite à la théorie queer, celle de promouvoir un individualisme abandonnant à chacune le poids de sa libération.

Dans Queer Zones (2001), Bourcier nous offre une relecture de Judith Butler, figure importante de la queer theory, qui nous éclairera lorsque j’aborderai la construction identitaire du personnage Despentes. Qui plus est, elle y aborde directement l’œuvre de Despentes en regard de son caractère révolutionnaire. Pour Bourcier, « Gender trouble de Judith Butler, l’un des textes références de la théorie queer, propose une conceptualisation du genre comme performance. Selon Butler, le genre est performance et performativité. Il n’y a que des performances de la masculinité et de la féminité. » (Bourcier, 2001, 166) Cette idée de performance est, au même titre que la construction de la catégorie homosexuelle pour Foucault, un concept fondateur de la queer theory. Butler remet en question les présupposés du genre, de la masculinité et de la féminité, ce qui s’oppose à un féminisme qui idéalise certaines conceptions du genre et qui produit en retour de nouvelles formes de hiérarchie et d’exclusion (Butler, 2005, 26). Elle établit d’entrée de jeu que dans la logique hétéronormative, le sexe (mâle/femelle) est généralement perçu comme la cause du genre (masculin/féminin) qui serait la cause du désir. Elle lie donc sexe-genre-désir comme l’avaient fait avant elle les féministes radicales, notamment Monique Wittig qui affirmait dans une conférence de 1978 que « [l]es lesbiennes ne sont pas des femmes. » (Wittig, 2007, 61) De son côté, Despentes, en tant que lesbienne performant une forme de masculinité, revendique cette catégorie, mais en souligne les limites à travers la déconstruction de l’idéal féminin : « Ce sont pourtant mes qualités viriles qui font de moi autre chose qu’un cas social parmi les autres. » (Despentes, 2006, 11) Dans la mesure où l’on insiste souvent du côté des médias sur la notion de passage à l’homosexualité, il peut être intéressant de s’attarder sur le caractère évolutif des propos de Despentes. En affirmant être « devenue lesbienne à 35 ans », Despentes insiste sur la naturalisation inévitable de l’hétéronormativité. Devenir lesbienne signifie qu’elle délaisse la cohérence sexuelle pour se construire comme elle seule le désire selon ses propres paramètres identitaires. La catégorie « femme » est ainsi déconstruite de l’intérieur par celle s’en réclamant sans collaborer à son assujettissement. 

L’autofiction théorique: un genre trouble

Avec King Kong théorie, Virginie Despentes réfléchit sur la perception de la condition féminine actuelle en adoptant une certaine distance par rapport au discours universitaire s’étant déjà approprié le discours féministe : « Je n’ai pas de formation universitaire, la théorie ne faisait pas partie de mes pratiques, mais on a été amenées, sur le tas, à formuler quelques concepts expliquant après coup ce qu’on avait cherché à faire en réalisant [Baise-moi] » (Despentes, 2008). S’éloignant d’une pseudo-objectivité universitaire, Despentes théorise à partir de son expérience subjective, intégrant ainsi un récit à caractère autobiographique à sa réflexion : « L’envie d’écrire ce livre vient de pas mal d’endroits différents, il vient aussi de l’histoire du film Baise-Moi et des interviews auxquels nous avons répondu après sa sortie » (Despentes, 2008). King Kong théorie revêt donc les caractéristiques de ce que j’appellerai une autofiction théorique, un genre à la croisée de l’autofiction et de l’essai, en référence à la fiction théorique des écrivaines féministes québécoises des années 70-80. Tout comme dans l’autofiction 15) , les écrivaines de fiction théorique font éclater les normes des genres littéraires, normes fondées sur une tradition patriarcale qui contraint la femme à occuper une position altérisée au sein du champ culturel, et utilisent le langage, l’écriture du soi, la fiction et le discours social pour se libérer d’un régime traditionnel. Ce type de discours incluant plus ou moins ouvertement la théorie dans la fiction a contribué « à développer une mémoire de l’origyne [sic] et à exprimer des valeurs neuves » (Dupré, 1988, 130), créant ainsi en partie une culture proprement féminine – au sens culturel et historique du terme – qui se pose comme aussi légitime que la culture masculine.

Influencée par le discours déconstructionniste, Despentes dépasse la volonté originale de ces écrivaines – créer une culture féminine distincte – et cherche à faire du féminisme « une aventure collective, pour les femmes, pour les hommes, et pour les autres. » (Despentes, 2006, 145) Elle fait ainsi éclater parallèlement les normes du genre littéraire et identitaire par une subversion des codes introjectés et socialement acceptés de celles-ci. Elle ouvre ainsi une voie qui pourrait être empruntée pour permettre l’évolution du féminisme, une voie combinant la tradition universitaire et militante, mais décloisonnant les médiums de chacun. La théorie n’est plus institutionnalisée, limitée à un cercle restreint d’initiés, et l’expérience subjective est légitimée, collectivisée. En alternant réflexions essayistiques et récit de type narratif, Despentes donne l’impression que l’un alimente l’autre. Elle détruit les frontières symboliques érigées entre ces deux univers par des institutions phallogocentrées. Tout comme dans la fiction théorique, les éléments intellectualisés par Despentes sont repris à travers l’écriture fictionnelle :

[…] la théorie se faufilant à travers la syntaxe, le langage et la narrativité d’une femme en tant que sujet, la fiction dans laquelle la théorie est à l’intérieur même du processus de création, éliminant, ou tentant de le faire, les distinctions entre les genres, entre la prose, l’essai, la poésie, entre la fiction et la théorie 16) . (GodardMarlatt, Mezei et Scott, 1986, 7)

Toutefois, au contraire de ces écrivaines québécoises, Despentes va plus loin en ce qui a trait à la réflexion sur la postmodernité en déconstruisant délibérément jusqu’à son identité à travers la fictionnalisation de soi, subvertissant ainsi les fondements d’une écriture féminine s’employant à concrétiser un devenir-Femme. C’est en ce sens que l’on peut relier Despentes au postmodernisme, mais aussi au déconstructivisme de Deleuze et Guattari 17) . C’est avant tout l’hybridité qui est recherchée comme caractéristique d’un genre construit hors des voies culturelles traditionnelles par le croisement de la fiction et de la théorie.

Pour Madeleine Ouellette-Michalska, « [l]’autofiction telle qu’elle est pratiquée par certaines femmes paraît rarement heureuse, rarement sereine. Remplie d’une énergie profanatrice, elle fait le bilan de tout ce qui sépare, atomise, déconstruit. » (Ouellette-Michalska, 2007, 98) En abordant son expérience du viol, de la prostitution et de la pornographie à travers un récit à caractère autobiographique, Despentes brise plusieurs tabous de la société moderne liés à la condition féminine et légitimise la place d’un discours atopique au sein de l’environnement social. Elle quitte la passivité longtemps assignée à sa féminité, celle-là même qui l’a enchainée pendant son viol, pour attaquer publiquement les idées préconçues et les stéréotypes imposant un statut de victime honteuse aux femmes violées : « Mais le fait d’écrire sur le viol, par exemple, ne me semble pas du tout thérapeutique, ou soulageant. Au contraire, c’est vraiment une éventration. » (Despentes, 2008) Lecture subjective du monde contemporain, l’autofiction peut se fondre tant dans le roman d’apprentissage que dans l’essai, et ce, en conservant comme principale caractéristique de « replacer le sujet au centre du discours et à le pourvoir de marques distinctives pouvant confirmer son existence, signaler sa pensée, renforcer sa singularité. » (Ouellette-Michalska, 2007, 146) Despentes, par son acte d’écriture autofictionnel, pose la fictionnalisation de sa vie comme digne d’intérêt littéraire, et ce, au grand dam de nombreux théoriciens ne voyant dans l’autofiction qu’un ramassis de « niaiseries narcissiques » (Chassay, 2005, 1-2). L’autofiction peut être le lieu d’une résistance à l’assimilation du Je par le pouvoir institutionnel normatif, le lieu d’une réappropriation de son écriture, de son corps, de son pouvoir d’être celle qui s’imagine autre à l’extérieur des métarécits. Longtemps dépossédée du droit de s’exprimer par le discours victimisant, Despentes refuse ce dictat et revendique le pouvoir d’exprimer et de partager son expérience, aussi traumatisante fût-elle : « C’est extraordinaire qu’entre femmes on ne dise rien aux jeunes filles, pas le moindre passage de savoir, de consignes de survie, de conseils pratiques simples. Rien. » (Despentes, 2006, 41) Alors que Virginia Woolf voulait que chaque femme désirant écrire ait une chambre à soi, Despentes déplore cet enfermement symbolique, cette rupture du monde et puise plutôt au sein de son expérience du monde extérieur la matière de son écriture : « Rien ne pouvait être pire que rester dans ma chambre, loin de la vie, alors qu’il se passait tant de choses dehors. » (Despentes, 2006, 44) Les autofictionnaires féministes telles que Despentes repolitisent des thématiques phares des courants féministes précédents comme le corps et la sexualité en considérant que le sujet de l’oppression des femmes n’a pas été épuisé. Elles se réapproprient le féminisme en l’arrachant des mains des hommes et femmes détenteur.trice.s du pouvoir officiel pour le ramener dans la rue, au cœur de la révolte contre les inégalités qui l’a vu naître. Comme le souligne Marie-Hélène Bourcier, le démantèlement de la politique et de la culture féministe réussit parce qu’un féminisme sans les féministes a écarté toute forme d’activisme en se conformant sous une forme complètement aseptisée aux politiques néolibérales (Bourcier et Molinier, 2012). En mêlant la théorie à la fiction, Despentes démocratise un type de discours apparemment répulsif pour un large public. Elle joue dès lors un rôle de vulgarisatrice qui ajoute encore plus de distance entre le personnage despentien et la figure de l’auteure.

En tant que « femme toujours trop tout ce qu’elle est, trop agressive, trop bruyante, trop grosse, trop brutale, trop hirsute, toujours trop virile » (Despentes, 2006, 11), Despentes se positionne hors du champ conventionnel de l’écriture pour donner une voix aux marginaux, à ceux et celles ayant été longtemps sous-représentés en littérature: « Même aujourd’hui que les femmes publient beaucoup de romans, on rencontre rarement de personnages féminins aux physiques ingrats ou médiocres, inaptes à aimer les hommes ou à s’en faire aimer. » (Despentes, 2006, 10) Ainsi, elle insiste tout particulièrement sur son standpoint d’écrivaine queer pour déconstruire « l’idéal de la femme blanche, séduisante mais pas pute, bien mariée, mais pas effacée, travaillant mais sans trop réussir » (Despentes, 2006, 13). En se situant socialement parmi les queer, rejetée par l’hétéronormativité patriarcale et par le conservatisme du féminisme libéral tel qu’il s’incarne chez Betty Friedan, Despentes rend son discours personnel politique en soulignant les marques oppressives d’un groupe entier. Elle ne s’enferme toutefois pas dans une catégorisation réductrice qui accorderait au seul mouvement queer la légitimité de parler des identités de sexe/genre et des rapports de domination. En invoquant à travers de nombreuses épigraphes plusieurs féministes ayant contribué à décloisonner les limites imposées aux femmes par le patriarcat, soit Virginia Woolf, Angela Davis, Gail Pheterson, Annie Sprinkle et Simone de Beauvoir, Despentes reconnait l’héritage de leurs travaux et s’éloigne d’un certain chauvinisme pouvant régner au sein même des divers courants de pensée féministes. Elle convoque indifféremment des femmes blanches, noires, de la première vague, de la deuxième et de la troisième. En ce sens, c’est la notion même de « vague » qu’elle ébranle en développant sa conception d’un « nouveau féminisme » jetant à bas les limites qu’il s’imposait. Despentes s’éloigne ainsi de toutes pensées dominantes et adopte une posture englobante bien que provenant de son rapport au monde qu’elle exporte et offre à tous : « Nous ne sommes pas toutes les mêmes, mais je ne suis pas la seule dans mon cas. » (Despentes, 2006, 51-52) Cette posture se reflète tant à travers le statut générique ambigu del’œuvre, aux limites de l’autofiction et de l’essai, qu’à travers sa performativité queer.

L’essai La règle du Je de Chloé Delaume, écrivaine et performeuse française, nous permet de faire le lien entre la pratique de l’autofiction, l’écriture féminine et le féminisme. Pour celle-ci, « [l]’autofiction est un genre expérimental. Dans tous les sens du terme. C’est un laboratoire. Pas la consignation de faits sauce romanesque. Un vrai laboratoire. D’écriture et de vie. » (Delaume, 2010, 20) L’autofiction serait un lieu de résistance où l’auteur peut « [é]crire non pour décrire, mais bien pour modifier, corriger, façonner, transformer le réel dans lequel s’inscrit sa vie. Pour contrer toute passivité. Puisque. On ne naît pas Je, on le devient. » (Delaume, 2010, 8) Elle permet aux écrivaines, trop longtemps confinées au silence, d’exprimer leurs désirs, et ce, au même titre que le pouvoir masculin longtemps hégémonique :

Voici une pratique textuelle qui lui offre l’occasion d’être ce qu’elle a toujours été historiquement : un personnage mi-réel, mi-fictif. Il n’y a plus de séparation entre l’écriture et la vie, plus d’intrigue à suivre ni d’organisation hiérarchique des faits. (Ouellette-Michalska, 2007, 81)

En tant que genre trouble et « nouvelle forme d’écriture ralliant la volonté des écrivaines à briser le silence entourant leur existence et à nommer le monde selon leur propre vision de la réalité » (Raymond-Dufour, 2005, 3), l’autofiction représente le support idéal à la déconstruction postmoderne des identités, des normes et des présupposés. Elle ébranle l’ordre établi et permet aux femmes de participer « à la déconstruction de la fiction qu’est l’éternel féminin et [ajoute] leur vision du monde à un discours trop souvent monopolisé par les hommes. » (Raymond-Dufour, 2005, 2) En ce sens, King Kong théorie me semble être un discours rassembleur – malgré l’apparente primauté du Je – permettant aux diverses facettes du féminisme de surpasser les oppositions théoriques et idéologiques – prosexe contre antisexe, travailleuses du sexe contre abolitionnistes, queer contre matérialiste, etc. et de faire entendre une voix au-dessus de l’indifférence d’un univers patriarcal réactionnaire. Virginie Despentes donne à lire une vision du monde, une performance identitaire permettant d’ancrer l’apparent individualisme des théories métaféministes dans un contexte de lutte globale, mais personnelle, puisqu’exprimé à travers la fictionalisation de soi et de sa réalité. L’autofiction de Despentes n’est pas narcissique, ne se pose pas comme la représentation d’un nouveau modèle à suivre se substituant au féminisme de la deuxième vague ou au patriarcat. Au contraire, elle suggère à toutes et tous que chaque expérience individuelle est valable, que tous les individus peuvent trouver une voix pour exprimer leur unicité. L’autofiction, en tant que laboratoire, permet aussi d’établir un lien avec une théorie parfois déconnectée de l’expérience vécue. Le récit de cette expérience donne un ancrage à une nouvelle forme de théorie mise en application à travers la fictionnalisation de soi, une théorie se construisant au même rythme que la construction identitaire du personnage despentien.

Lecture du genre : King Kong l’androgyne

Le cheminement théorique de Despentes s’accompagne d’un processus de déconstruction des normes identitaires qui lui ont été transmises et d’une reconfiguration performative de son identité. Celle-ci s’articule autour des sujets centraux du texte, soit le viol, la prostitution et la pornographie, ainsi qu’à travers le prisme de la métaphore d’un King Kong androgyne, « métaphore d’une sexualité d’avant la distinction des genres telle qu’imposée politiquement autour de la fin du XIXe siècle. » (Despentes, 2006, 112) Plusieurs éléments du texte et du paratexte convergent vers l’idée de performativité identitaire et insistent sur le caractère construit du personnage de Virginie Despentes : « [Le viol] est fondateur. De ce que je suis en tant qu’écrivain, en tant que femme qui n’en est plus tout à fait une. C’est en même temps ce qui me défigure, et ce qui me constitue. » (Despentes, 2006, 53) À travers l’autofiction, Despentes propose une mise en abyme de sa propre construction identitaire, met en scène la fiction sociale qu’est l’assignation sexuelle à travers ce qu’elle présente comme son expérience du monde. Même si la féminité est perçue par lui comme le synonyme de faiblesse et de soumission, le personnage n’en vient pas à idéaliser le dominant et à vouloir s’attribuer ses caractéristiques physiques et psychologiques, ce qui pourrait être considéré comme une manifestation du syndrome de Stockholm 18)  :

Vouloir être un homme? Je suis mieux que ça. Je m’en fous du pénis. Je m’en fous de la barbe et de la testostérone, j’ai tout ce qu’il me faut en agressivité et en courage. Mais bien sûr que je veux tout, comme un homme, dans un monde d’hommes, je veux défier la loi. Frontalement. Pas de biais, pas en m’excusant. (Despentes, 2006, 140)

À travers cette affirmation, c’est avant tout l’articulation des rapports entre homme, masculinité et pouvoir que Despentes remet en question. Elle ne souhaite pas devenir un homme, mais, au même titre que celui-ci, ne pas avoir à subir les limitations sociales – le plafond de verre – et l’altérisation. En plus de poser que l’idée même de la réussite sociale est masculine, la société patriarcale est construite autour de la conformité de l’identité de sexe/genre. En attaquant celle-ci par la performativité queer, Despentes met en lumière les faiblesses des présupposées qui sont dès lors exposées au grand jour. La Femme n’existe pas, tout comme l’Homme. Tous deux ne sont que des illusions maintenues en place par les possédants du pouvoir pour conserver leurs avantages :

Que les femmes sont des lascars comme les autres, et les hommes des putes et des mères, tous dans la même confusion. Il y a des hommes plutôt faits pour la cueillette, la décoration d’intérieur et les enfants au parc, et des femmes bâties pour aller trépaner le mammouth, faire du bruit et des embuscades. […] On dirait que la vie des hommes dépend du maintien du mensonge… (Despentes, 2006, 142-143)

La vérité que Despentes cherche à rappeler et qui menace « la vie des hommes » est qu’il y aura toujours des femmes plus « masculines » que des hommes et des hommes plus « féminins » que des femmes. Le mensonge est donc celui de la bicatégorisation réductrice des identités de sexe/genre.

Dans la définition qu’en fait Despentes, l’identité féminine se caractérise par la faiblesse et la passivité qui lui est imposée, et ce, même sous la menace d’atteinte à l’intégrité physique et morale : « Mais ce trauma crucial, fondamental, définition première de la féminité, “celle qu’on peut prendre par effraction et qui doit rester sans défense”, ce trauma-là n’entrait pas en littérature. » (Despentes, 2006, 40) Pour celle-ci, l’expérience du viol chez les femmes est l’une des représentations concrètes de la féminité puisqu’elle concrétise un rapport de domination séculaire : « Mais, à ce moment précis [i.e. le viol], je me suis sentie femme, salement femme, comme je ne l’avais jamais senti, comme je ne l’ai plus jamais senti. » (Despentes, 2006, 47) Pour Despentes, se sentir femme c’est réaliser qu’elle est « du sexe de la peur, de l’humiliation, le sexe étranger. » (Despentes, 2006, 34) Vivre le viol devient en quelque sorte « un acte fédérateur, qui connecte toutes les classes, sociales, d’âges, de beautés et même de caractères » (Despentes, 2006, 36) et le récit qu’elle en fait permet de briser les tabous liés à la victimisation féminine. En brisant cette injonction selon lequel les femmes devraient cacher cette impureté, leur stigmatisation, Despentes fait éclater les limites qui lui sont imposées par le discours ambiant. Elle déplore le fait que « [l]es petites filles [soient] dressées pour ne jamais faire de mal aux hommes, et les femmes rappelées à l’ordre chaque fois qu’elles dérogent à la règle. » (Despentes, 2006, 47) Tout en étant consciente de cette éducation, elle n’aura pu s’y opposer même en étant armée pendant son viol. Pour elle, la passivité et la victimisation sont tellement profondément ancrées dans l’assignation identitaire féminine qu’elles en viennent à aussi définir, par contraste, la masculinité : « Il faut que ça reste ouvert, et craintif une femme. Sinon, qu’est-ce qui définirait la masculinité? » (Despentes, 2006, 48) Si Despentes relate son expérience du viol, ce n’est pas pour se complaire dans la victimisation issue d’« un crime dont [elle ne devait] pas se remettre. » (Despentes, 2006, 47) Au contraire, elle invoque Camille Paglia, « sans doute la plus controversée des féministes américaines » (Despentes, 2006, 42), pour considérer le viol comme un risque inhérent à la liberté des femmes. Malgré le choc que cette position peut provoquer chez les lectrices et lecteurs, celle-ci participe de la déconstruction identitaire à laquelle se livre Despentes. Toute expérience, aussi horrible puisse-t-elle être, contribuerait à construire une identité libérée des contraintes de l’assignation sexe/genre : « Ce que j’ai vécu, à cette époque, à cet âge-là, était irremplaçable, autrement plus intense que d’aller m’enfermer à l’école apprendre la docilité, ou de rester chez moi à regarder des magazines. » (Despentes, 2006, 44) Elle revendique une liberté absolue qui lui permettrait de disposer comme elle l’entend de son corps, de performer comme elle le souhaite une identité sexuelle tant féminine que masculine. À l’image de l’identité trouble de King Kong, l’identité de sexe/genre de Despentes – dans la vision qu’elle s’en fait à travers l’autofictionnalisation – se construit autour de « la possibilité d’une forme de sexualité polymorphe et hyperpuissante » (Despentes, 2006, 112), hors des scénarios hétéronormatifs et de l’assignation identitaire. En ce sens, elle s’éloigne considérablement du féminisme de la deuxième vague pour s’inscrire du côté d’un nouveau féminisme où « toutes les expressions de la sexualité » (Iacub, 2012 : 132) sont valorisées.

Ainsi, Despentes décide de se prostituer, « attirée par l’argent que je gagne moi-même, attirée par le pouvoir, de faire et de refuser » (Despentes, 2006, 11), sans pour autant revêtir l’image de la prostituée « qu’on aime tant exhiber, déchue de tous ses droits, privée de son autonomie, de son pouvoir de décision » (Despentes, 2006, 79). Au contraire, en tant que travailleuse du sexe, elle fait le choix conscient de s’éloigner de la cellule familiale, de la domesticité et de la maternité, pour vivre une autre forme de féminité postmoderne au sein de laquelle une femme peut tirer bénéfice de ses services sexuels hors le mariage : « De nouveau, j’étais dans une situation d’ultraféminité, mais cette fois j’en tirais un bénéfice net. » (Despentes, 2006, 72) C’est dans des situations où l’opprobre public pèse sur elle et que le discours ambiant tente de la contraindre à la conformité que, paradoxalement, Despentes se sent le plus près de la féminité : « La prostitution a été une étape cruciale, dans mon cas, de reconstruction après le viol. Une entreprise de dédommagement, billet après billet, de ce qui m’avait été pris par la brutalité. » (Despentes, 2006, 72) Si le viol la caractérise par la passivité et le renoncement, la prostitution est son contraire puisqu’elle repose sur son agentivité sexuelle, son désir d’autonomie et de liberté. Despentes déconstruit ainsi l’idée que la prostitution est le symbole de l’échec et de la déchéance, un milieu au sein duquel les femmes sont objectivées et dégradées. Elle relaie donc les positions d’un féminisme pro-sexe issu du milieu queer, comme le feront d’ailleurs Wendy Delorme et Beatriz Preciado à travers un médium autofictionnel similaire.

En ce sens, Despentes s’inscrit selon moi dans ce que Beatriz Preciado nomme un féminisme à la hauteur de la modernité pornopunk dont la devise serait: « ton corps, le corps de la multitude, et les trames pharmacopornographiques qui les constituent sont des laboratoires politiques, en même temps effets des processus de sujétion et de contrôle et espaces possibles d’agencements critiques et de résistance à la normalisation. » (Preciado, 2008, 299) Ce discours pornopunk chez Despentes, c’est avant tout à travers son récit de la vie parisienne post-viol et post-prostitution, ainsi qu’à travers celui de l’écriture de Baise-moi que nous le retrouvons. Dans cette œuvre, deux femmes ayant été violées ou se prostituant, Nadine et Manu, décident de ne plus subir la passivité qui devrait incomber à leur sexe et prennent en main leur agentivité sexuelle, investissant dans la violence. Cette subversion des codes identitaires soulève les foudres de certains critiques qui tentent de réassigner Despentes à la passivité 19) . Évoquant l’un d’eux, Despentes argue : « C’est pas que le bouquin ne soit pas bon selon ses critères qui dérangent le bonhomme. Du livre, en fait, il ne parle pas. C’est que je sois une fille qui mette en scène des filles comme ça. » (Despentes, 2006, 117) Après s’être elle-même prostituée et avoir performé une identité hyperféminine, Despentes revêt le rôle de l’écrivaine et amorce sa carrière publique : « Il y a un lien réel entre l’écriture et la prostitution. S’affranchir, faire ce qui ne se fait pas, livrer son intimité, s’exposer aux dangers du jugement de tous, accepter son exclusion. » (Despentes, 2006, 84) Avec cette nouvelle mise en scène de soi, Despentes décide de performer une identité considérée plus masculine : « La figure de la looseuse de la féminité m’est plus que sympathique, elle m’est essentielle. » (Despentes, 2006, 10) Alors que la masculinité lui permet de se montrer agressive et dominante, c’est avant tout l’échec de la féminité qui laisse apparaître la subversion de l’assignation identitaire à travers le manque de concordance. De cette façon, Despentes devient l’incarnation de ses réflexions théoriques et de la postmodernité, elle se réapproprie son identité de genre, l’arrache aux macrodiscours, à la famille, l’État, le féminisme, et performe en société un genre qui lui appartient, ni associé à son sexe biologique, ni à un désir d’être homme, dans une volonté d’ouverture du code sexuel et du genre de l’espèce. C’est ce qui permet l’apparition d’un féminisme du postporno, de la révolution pansexuelle, dans lequel l’idée même des genres s’effondre pour laisser place aux désirs individuels, tant de domination que de soumission. Son féminisme pornopunk s’appuie sur un refus de la catégorisation, invoquant tour à tour toutes celles qui contribuèrent à l’avancement de la libération des femmes pour créer un patchwork féministe, véritable dédoublement de son patchwork identitaire. L’acte d’écriture féministe prend ainsi racine dans la démultiplication des héritages théoriques et dans l’éclatement identitaire propre à la pensée postmoderne. L’autofiction théorique telle que le propose Despentes, croisement d’expériences liées à la sexualité et de théorie sur les rapports entre hommes et femmes, est un discours déconstructionniste dont la visée éducative contribue à renouveler le féminisme. L’autofiction sexuelle de Despentes suggère des voies de résistance à l’assignation identitaire binaire qu’elle dépeint dans ses réflexions théoriques.

L’autofiction théorique comme la pratique Virginie Despentes dans King Kong théorieest un genre nouveau qui subvertit à la fois les codes génériques de l’essai et de l’autobiographie. À travers la théorie, Despentes se réapproprie un discours longtemps placé sous l’égide d’intellectuelles féministes qui elles-mêmes l’avaient arraché aux universitaires masculins. Avec l’autofiction, elle explore une voie émancipatrice dans laquelle l’ordre patriarcal est attaqué par l’éclatement des scénarios culturels qu’il impose aux femmes : normes littéraires, rapport entre les sexes, érotisme et pornographie etc. À travers ce support, Despentes établit un nouveau féminisme « pour les femmes, pour les hommes, et pour les autres. » (Despentes, 2006, 145) Le choix de cette forme particulière permet d’inscrire le discours déconstructionniste dans le champ culturel par un support lui-même androgyne. La performativité subversive mise en scène par Despentes dans la fictionnalisation de soi en vient à représenter une mise en abyme de la déconstruction des genres, ce qui renforce les préceptes de la postmodernité à laquelle l’écrivaine adhère. Elle crée une brèche au sein des discours hégémoniques et s’oppose à l’imposition d’une vérité universelle telle que la binarité des identités de sexe/genre. Elle se présente à soi-même dans un acte performatif, dans une mise en scène où les actions du personnage éponyme prennent une teinte nettement politique. Comme l’essence de la postmodernité est la critique des métarécits, Despentes déplore les idées préconçues portant sur le viol, la prostitution et la pornographie qui condamnent les femmes à un statut de victime passive. Pour faire éclater ces schèmes d’appréhension du monde, elle performe alternativement une ultraféminité et une masculinité, ce qui souligne le caractère construit des identités et le pouvoir individuel que tous peuvent revendiquer à travers la performativité. C’est ce dernier aspect qui permet de lier un féminisme étant par définition communautariste et une postmodernité en apparence individualiste. En montrant qu’il existe des voies pour surmonter l’assignation binaire, l’infériorité imposée aux femmes et la domination imposée aux hommes, Despentes crée un féminisme rassembleur, puisque libéré de l’opposition binaire entre homme et femme. Au sein de celui-ci, toutes les voies de résistance à l’oppression sont valables et exportables dans la mesure où l’altérité est ce qui unit les individus. C’est à travers une profonde transformation du discours de la sexualité que se transforment les rapports identitaires, ce qui tend à accorder une importance prépondérante à celle-ci dans la société postmoderne. C’est de ce côté que progresse la démarche artistique de Despentes qui investiguera la postpornographie féministe à travers son film Mutantes (2010).

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[1] De nombreuses féministes contemporaines voient dans le concept de postmodernité une nouvelle grille d’analyse des relations entre les individus qui « repose […] sur ce constat de la non-pertinence d’accorder des significations et des valeurs intrinsèques au sexe comme au genre, […] la diversité humaine ne pouvant être réduite à un système d’assignation binaire aussi simple » (Boisclair & Saint-Martin, 2006 : 8).

[2] Le terme de « manifeste » est ici porteur d’une charge symbolique qui me semble imposée à l’œuvre plutôt qu’immanente. Nous sommes loin du Manifeste contra-sexuel de Beatriz Preciado qui, lui, réclame la teneur idéologique propre au manifeste.

[3] 6e congrès international des recherches féministes francophones, Université de Lausanne (Suisse), 29 août au 2 septembre 2012.

[4] En 1987, Teresa de Lauretis évoquait dans « La technologie du genre » que « la construction du genre se poursuit à travers des technologies de genre variées (le cinéma par exemple) et des discours institutionnels (la théorie par exemple) qui ont le pouvoir de contrôler le champ des significations sociales et donc de produire, promouvoir et “implanter ” des représentations du genre. » (de Lauretis, [1987]2007, 75)

[5] Je conçois le féminisme libéral comme un féminisme se contentant d’une égalité symbolique gagnée par l’abandon à la politique néolibérale patriarcale.

[6] Toutes deux ont écrit des textes directement associables à l’autofiction théorique, notamment Insurrections! en territoire sexuel (2009) et Quatrième génération (2007) de Delorme ainsi que Testo junkie (2008) de Preciado

[7] Plusieurs études ont portées sur cette oeuvre, notamment « “Inventer jusqu’au délire la dance des anges”? la sexualité dans Baise-moi de Virginie Despentes et Femme nue, femme noire de Calixthe Beyala » (2005) de Claudia Martinek ou « Virginie Despentes or a French Third Wave of Feminism » (2011) de Michèle A. Shall.

[8] On retrouve cette thèse essentialiste dans son mémoire de maîtrise: « La femme écrivaine tente de vivre pleinement ses désirs longtemps refoulés et oscille entre le besoin de protection assurée par l’homme et son besoin d’autonomie dans une société encore basée sur le système patriarcal. Elle compose des textes compromettants, voire même choquants, dans lesquels les notions de limites ou d’interdictions sont pratiquement abolies. » (Beaudoin, 2009, 45)

[9] Traduction libre.

[10] Traduction libre.

[11] Traduction libre.

[12] Traduction libre.

[13] Traduction libre.

[14] En décembre 2012, Stephanie Meyer dirigeait un numéro des Cahiers de l’IREFs’intitulant « Du ” Nous femmes ” au ” Nous féministes ” : l’apport des critiques anti-essentialistes à la non-mixité organisationnelle ». Il y est notamment question de la consolidation d’un esprit de classe sur la base de l’expérience de l’oppression et du déplacement épistémologique du « Nous femmes » au « Nous féministes ».

[15] Depuis la première apparition du néologisme « autofiction » dans Fils (1977) de Serge Doubrovsky, plusieurs théoriciennes et théoriciens ont tenté de définir ce terme problématique situé à la croisée de l’autobiographie et du roman. Nous pouvons notamment penser à Lejeune, Colonna, Jourde, Naulleau, Delaume, etc.

[16] Traduction libre.

[17] La queer theory, formule proposée par Teresa de Lauretis en 1991, émerge au début des années 1990 aux États-Unis dans la foulée « des études féministes, des gay & lesbian studies et de ce que les étatsuniens nomment French Theory, à savoir la pensée de Foucault, de Derrida, de Deleuze et Guattari entre autres. » (Harvey et Le Brun-Cordier, 2003, 3) C’est à travers cette théorie que la pensée de ces philosophes est réintroduite en France et est ainsi réappropriée par une confrontation au matérialisme.

[18] En 2008, Micheline Carrier, dans une période de remise en question des accommodements raisonnables québécois, adoptait une position de repli conservateur en réaction au nouveau paradigme postmoderne : « Tel des otages atteints du syndrome de Stockholm, des féministes ont commencé depuis quelque temps à trouver des vertus à l’oppression et aux oppresseurs. Des silences aussi bien que des prises de position illustrent cette forme d’accommodement. Les exemples les plus courants sont ceux de la prostitution et des symboles religieux, par exemple le port du foulard islamique. » (Carrier, 2008)

[19] Dans Le Monde du 28 juin 2000, Thomas Sotinel écrit une critique intitulé « Un film infirme et fier de l’être ».

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Je ne veux pas être soignée

Barry Cadde

Alors comme ça, vous voulez me la soigner ma bite mentale ? Mais moi je l’aime ma maladie, ma tumeur cérébrale. Elle m’a rendu la vie.

Castratrice ? Ben fallait pas étaler ses couilles sur la table…

J’avais même pas eu le temps de m’asseoir, vous ne connaissiez même pas mon nom. Une question, une intrusion, une agression : t’es féministe ? Putain c’est quoi, un examen d’entrée pour avoir l’insigne honneur d’être le commensal des couillus ? Vous voyez la femme avant la personne, l’hymen avant l’humaine.

Mais non vous n’êtes pas machos, c’est moi qui suis hystérique, qui n’ai pas d’humour. Vous dites « maîtrise-toi », vous pensez « méprise-toi ». Alors je serre les dents, je fais semblant. Je ris apparemment à vos conneries, je ris intérieurement de votre lâcheté collective. Je rentre dans ma peau de femme pendant trente secondes, cette saloperie d’enveloppe trop étriquée. Mais c’est pour mieux la faire éclater, ouvrir ma gueule juste après, soutenir le regard jusqu’à en crever. Bref, être un homme. Essentialisme stratégique.

Ben oui, j’ai tenté la troisième voie, mais ça vous a tellement fait perdre pied… Je vous ai vu vous agripper à votre veulerie grégaire, j’ai eu pitié. Et mal. « Et si on lui renversait de la bière sur son t-shirt ? ». «  Vous nous cassez les couilles avec votre obsession pour l’égalité dans la grammaire ». « Sale lesbienne ». Je voudrais pas fissurer les cloisons de vos petites boîtes, celles dans lesquelles vous rangez les gens parce que les parois de votre prison mentale vous rassurent. Alors vous transférez le procédé sur les autres, faut pas qu’ils sortent de leur boite : ça risquerait de bousculer les limites, de faire basculer les élites, de fissurer vos murs, votre armure. Bien, j’ai compris, pas d’ouverture des frontières. Juste des migrations pendulaires entre les deux pôles de votre monde binaire. Mais c’est toujours la même chanson, le charter, retour à l’envoyeur.

Me jeter ma féminité à la gueule comme ça, celle-là même qui m’a volé mon enfance, qui a pillé mon adolescence, qui m’a emmurée dans le silence. Ma féminité. Je ne sais même pas ce qu’elle est, je sais juste qu’elle m’a volé mon humanité. Obligée de se justifier du corps dans lequel je suis née. On me reproche de ne pas l’assumer, cette fameuse féminité. Mais je comprends pas, je croyais que c’était ses responsabilités qu’on assumait. Pourquoi ça devient ridicule, quand le même mot est suivi de « masculinité » ou de « virilité » ? Serais-je donc responsable de cette paire de chromosomes X ? Pire, je suis coupable. La culpabilité et son corollaire, la honte, rampantes, envahissantes, invalidantes. Arriver à nous coller cette culpabilité poisseuse et acide à la peau d’un corps dont on n’est pas responsable, ça c’est un système d’oppression efficace !  J’ai juste envie de dire bravo.

Et là tu me sors que c’est vous qui êtes les victimes. Je réponds que oui, le système est aussi aliénant pour les hommes. Injonction de courage, de réussite et de grosse bite. Tu vacilles. Je viens de saccager la minuscule cage dans laquelle vous essayez de me faire rentrer depuis que je suis arrivée. Tu vacilles. Tu te raccroches à un autre préjugé, nouveau procès d‘intentions. Un verdict de suppositions. Tu me traites de révolutionnaire de salon. Vous me poussez dans mes retranchements, attendant la chute comme deux vautours affamés. Le poison dans mes veines devient venin dans ma bouche. Je crache, ça sort tout seul. « La révolutionnaire de salon elle a passé plusieurs mois à la rue quand elle avait quinze ans ». J’ai frappé fort. Trop fort. Mais je sais pas les utiliser gentiment les mots ; chez moi, ils ont toujours servi à la même chose que les poings. Je demande pardon, tu tournes en dérision.

De la mauvaise graine qui pousse trop vite, sans tuteur et sans racines, ça devient de la mauvaise herbe. C’est moche la mauvaise herbe, mais on s’en débarrasse pas comme ça. Ca finit toujours par repousser. Salope.

Violence symbolique, violence physique. Violence phallique. Mais non, c’est moi qui suis hystérique. Le sexisme n’existe plus, je suis soumise parce que c’est dans mes gènes. On va quand même pas les forcer à refréner leur propension congénitale à la superficialité, à la docilité et à la servitude, tous ces rebuts de l’hétéro-patriarcat ! Mais ce soir, vous venez d’incarner ce que vous prétendez ne plus exister, de donner vie à votre propre déni. M’obliger à me justifier du prisme au travers duquel vous me percevez. Mais pas moyen de me la faire endosser cette féminité. Cette fois, c’est moi qui vous ai baisés.

Mauvaise graine, gangrène, tu gênes. C’est bon signe, ça veut dire que je vis. Je ne veux pas être soignée, je vis.

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Une critique du manifeste des amours queers : contre l’anxiété de la performance queer

Alessia Acquistapace 1)

Source : Alessia Acquistapace, intervento in Marco Pustianaz (a cura di), Queer in Italia a cura di Pisa, Ets,  2011, 11-18.

 

Quand j’ai lu pour la première fois le Manifeste des amours queer, j’ai ressenti un énorme plaisir et un grand soulagement. J’avais devant les yeux une descriptionefficace et complète du genre de relations que je désirais et que je désire, et un outil pour affirmer: “voilà le genre de choses que je veux et il y a dans le monde d’autres personnes qui le veulent aussi et qui arrivent à l’écrire”.

Mais après mon premier enthousiasme, j’ai compris que j’étais dérangée par certains aspects du manifeste et que je n’étais pas pleinement convaincue par ces propos. J’en ai discuté avec certaines des femmes qui ont participé à ma recherche 2)  sur les relations affectives, intimes et de soin 3)  au-delà du couple obligatoire 4) . Elles m’ont aidé à verbaliser mes impressions.

Le premier grand problème réside dans le fait que le manifeste se concentre encore une fois uniquement sur l’amour, sur les relations sentimentales-sexuelles.

L’ethnographie et l’expérience personnelle nous ont enseigné qu’il est impossible de changer les règles du jeu uniquement à l’intérieur des relations sentimentales-sexuelles parce que, pour se libérer du couple obligatoire, il est nécessaire de révolutionner entièrement ses relations, amitiés comprises, et sa conception de la vie – par exemple, notre rapport avec la temporalité, notre idée d’être des adultes, notre idée de “construire quelque chose dans la vie”. Car le couple obligatoire est un système de vie total, pas seulement un code spécifique pour une typologie spécifique de relation ; ces règles ne disent pas seulement ce qui doit se passer entre partenaires mais aussi, et peut-être surtout, ce qui ne doit pas arriver dans les relations qui ne sont pas des relations de couple.

Par exemple, si nous voulons enlever de nos relations sentimentales-sexuelles le caractère totalisant et contraignant qui nous porte à penser que le/la partenaire doit satisfaire 90% de nos besoins, alors il faudra que d’autres personnes s’occupent de satisfaire ces besoins, par exemple nos ami.e.s. C’est vrai qu’il serait envisageable d’apprendre à renoncer à certains de ces besoins ou d’apprendre à les satisfaire de manière autonome. Mais, même si on relativise les besoins, supprimer des demandes de la relation de couple signifie être obligés de les déplacer. Or,là où on les déplace, il faut que il y ait quelqu’un.e capable d’y répondre : est-ce que mes ami.e.s, ma famille, mes parents sont prêt.e.s à prendre en charge mes problèmes de santé ou ne s’en occupent-ils/elles pas parce que j’ai ma « copine » ou quelqu’un.e qu’ils/elles identifient comme telle ? Si moi et ma copine ne voulons pas vivre une relation monogame, il faudra qu’on arrive à parler et à convaincre de cela tous nos proches. Parce que si tout le monde autour de nous pense que de fait c’est juste du blablabla et que, même si nous affirmons ne pas être jalouses, baiser la copine d’une autre est toujours un problème, c’est clair que, bien que nous ayons des propos différents, notre relation reviendra de fait à la monogamie.

Pour se libérer du couple obligatoire, il est nécessaire que le travail de soin [care], le plaisir et l’affection circulent dans un réseau plus large. Cela signifie que travailler sur des réseaux plus larges est aussi important que de travailler à l’intérieur d’une ou plusieurs relations sentimentales-sexuelles (voilà une des raisons pour lesquels je n’aime pas le terme « polyamour »).

Par conséquent, le manifeste des amours queers doit être aussi un manifeste de l’amitié queer, de l’habiter queer, de la vie queer. On n’ira pas loin si on continue à donner autant d’importance aux relations dites « amoureuses », sexuelles ou amoureuses-sexuelles. C’est peut-être la raison pour laquelle autant de tentatives – bien que extrêmement généreuses et courageuses – de mettre en discussion le couple ont abouti à une forme de frustration. Après avoir galéré, quand enfin tu pensais avoir réussi, tu te regardes et tu te dis : « zut, je suis en train de reproduire le petit couple ! ».

Même le travail, la précarisation, le coût de la vie concernent la question de se libérer du couple obligatoire. Parce que je peux revendiquer le droit d’instaurer des relations intimes profondes avec plus d’une personne à la fois et de construire avec chacune une relation inédite qui ne reproduise pas le scénario déjà écrit du couple standard. Mais si je suis précaire et que je n’arrive même pas à trouver le temps et l’énergie pour m’occuper d’une personne, et que je n’ai même pas le temps matériel de négocier et de discuter avec elle, bon, alors ce ne sont que de belles paroles. Donc, nous sommes obligé.e.s de mettre en discussion – dans la mesure  du possible, parce qu’on sait très bien que nos marges d’action dans ce domaine sont très limitées – notre rapport avec le travail ainsi que toutes nos habitudes de vie.

Le deuxième problème du manifeste des amours queers est qu’il risque de recréer une sorte de standard idéal vis à vis duquel nous sommes destiné.e.s à nous sentir constamment inadapté.e.s. Le manifeste des amours queers affirme « l’amour queer est ceci », « les amant.e.s queer font cela » mais d’une façon qui semble dire « les amant.e.s sont queer s’ils/elles font ceci ou cela ». Bien évidemment, cela fait partie du genre littéraire « manifeste »; peut-être que c’est la forme du manifeste qui me pose problème. De plus, pour moi cela n’a pas vraiment beaucoup de sens de dire qu’une personne « est » queer; il serait plus efficace de penser le queer comme un processus en devenir plus qu’une qualité de quelqu’un.e ou quelque chose (Acquistapace 2011).

Bien entendu, la forme du contrat peut aussi être problématique ou pénible pour d’autres raisons ; mais le contrat contrasexuel de Beatriz Preciado implique au moins deux ou plusieurs sujets spécifiques qui se mettent d’accord pour faire ceci ou cela (surtout pour renoncer, pour ne plus faire ceci ou cela). Il s’agit plus d’un « allez, faisons-le” décidé par deux sujets situés ou plus que d’un « l’amour queer est ».

Une de mes copines, une personne qui a fait un travail énorme de mise en discussion des présupposés du couple standard dans sa vie, m’a dit: « quand j’ai lu le manifeste, j’ai eu une crise d’angoisse ».

Je ne pense pas qu’on ait vraiment besoin de textes qui nous font rentrer dans une anxiété de performance ; d’autant plus que se libérer du couple standard n’est pas un affaire qui dépend entièrement de nous comme personne singulière, de nous et de nos partenaires amoureux non plus. Évidemment, cela ne peut pas devenir une excuse pour arrêter de lutter mais il faut réfléchir à la nécessité d’avoir des textes et des discours qui prennent en compte aussi l’impossibilité partielle de vivre des amours queers dans la société normée.

Le Manifeste des amours queers peut cependant représenter un outil efficace de vulgarisation pour expliquer ce que tu n’aimes pas dans le couple. De plus, il sert à donner le courage qui permet d’affirmer : « eh bien, je ne suis pas la seule au monde à penser cela! ». En autres termes, le manifeste des amours queers crée la communauté.

Mais la critique queer nous enseigne à faire attention aux processus de construction des communautés, parce qu’ils peuvent devenir des processus de construction d’identités et de normativité.

Je ne dis pas de jeter par la fenêtre le Manifeste des amours queer. Mais dans l’immédiat, je propose de mettre à côté du manifeste des centaines de récits, parce que nous avons besoin de textes qui nous aident à mettre en valeur et à partager les différentes expérimentations qu’on a fait jusque-là, bien que partielles et limitées, plutôt que de nous comparer avec un standard idéal d’amour queer. Nous avons besoin de nous confier nos limites, d’analyser les difficultés. Et nous avons aussi besoin de multiplier les récits d’expériences réelles, pour que la communauté puisse reconnaitre continuellement ce que nous avons de similaire mais aussi ce qu’on a de différents vis à vis de l’expérience d’un.e autre, plutôt que de partager un idéal.

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Manifeste des amours queers

Kori Herrera Traduction : Rachele Borghi

Source : http://haikita.blogspot.com.es/2010/09/manifiesto-del-amor-queer.html (texte publié le 18 septembre 2010)

1. L’Amour Queer est un processus de jouissance et non un but à atteindre.

2. Les amours Queer renient les histoires d’amour classiques, qui promettent le bonheur éternel, et se proposent de mettre fin à l’exclusivité sur les pénis, les chattes et les cœurs des autres.

3. Les amantEs queer rejettent la tyrannie de l’orgasme et élargissent l’érotisme au corps dans son intégralité, sans se limiter aux organes génitaux, en développant la sensibilité de toutes les parties, à la découverte de nouveaux parcours sexuels, au-delà de la gymnastique pornographique traditionnelle.

4. Les amours queers ne partagent ni les espoirs d’éternité, ni le traumatisme du divorce, car ils/elles vivent les histoires jusqu’à ce qu’elles se terminent, heureux/ses de les avoir vécues et sans avoir la sensation d’avoir perdu quelque chose pour toujours.

5. Les amantEs queer sont dégoûtéEs par l’enfer de la cohabitation forcée, et nient l’idéalisation et la déception constante du couple traditionnel. Ils/elles ne veulent pas suivre le modèle monogame, reproductif et hétérosexuel qui nous est imposé par les industries culturelles à travers leurs productions audiovisuelles. Les amantEs queers ne souffrent donc pas de la frustration créée par l’amour romantique et ils/elles sont heureux/ses de profiter de la vie, du sexe et des émotions avec des personnes faites de chair et d’os.

6. L’amour queer soutient les relations fondées sur la liberté et le désir de partager, sur l’autonomie des amoureux/ses et sur la rupture avec la division traditionnelle des rôles qui partagent les tâches de façon inégale et abusive.

7. Chacun.e a le droit de vivre ses performances d’amour initiées entre deux ou plusieurs personnes pour vivre une illusion fictive à travers le corps et le sexe. Ils/elles peuvent également vivre des amours virtuels, impossibles ou platoniques, à l’âge qu’ils/elles veulent et avec qui ils/elles veulent, en se foutant du réalisme.

8. Les amours queers défendent une société où l’érotisme est libéré de la répression émotionnelle et physique des corps, et où tous et toutes peuvent entrer en relation l’un.e avec l’autre en toute liberté et de la façon qu’ils/elles choisissent. C’est pourquoi chaque amour queer est différent; car il y en a autant de sortes que de personnes détournées de la normalité hétéro, homophobe et misogyne.

9. Les amantEs queers sont des personnes périphériques, mais n’excluent personne. Le mouvement queer comprend les hommes, les femmes, les intersexes, les transgenres, les travestiEs, les pédés et les gouines, les prostituées, les putes, les noirEs, les escorts, les latinos, les gens de tous âges et de toutes classes socio-économiques, de tous les goûts, de toutes les races et les religions, sans discriminations ni étiquettes.

10. L’amour queer est bisexuel, trisexuel, et s’étend à l’infini. Il ne catégorise pas l’orientation sexuelle traditionnelle (homo, hétéro, bi), car il ne définit pas seulement la relation comme    « une chose à deux », ni ne divise l’Humanité en deux genres opposés (femmes/hommes), étant donné le nombre de degrés d’intensité que les identités postmodernes ont, et le nombre de masques et de performances théâtrales qu’on est capable de mettre en place en une seule journée.

11. Les amours queers incluent également les personnes asexuées, les solitaires et les confus, les dépendants sexuels et ceux/celles qui n’ont aucun désir, les freaks, les bizarres, les minorités de toutes sortes, et tous ceux/toutes celles qui sont curieux/ses d’élargir les horizons de leur esprit, leur corps et leur sexualité.

12. L’amour queer n’exclut ni le sexe du sentiment, ni le sentiment du sexe. Les relations queers ne divisent pas la population entre les gens avec qui l’on baise et ceux/celles dont on tombe amoureux/ses, parce que tout le monde est baisable et aimable.
Les amantEs queers assument leurs contradictions et ne font pas la distinction entre le corps et l’âme, l’esprit et l’émotion, mais vivent les expériences dans leur ensemble, les acceptant et s’enrichissant de la complexité des sentiments et du désir humain.

13. L’amour queer explore les relations de pouvoir, les mène vers les jeux sexuels et les libère des catégories binaires de soumission-domination. Les relations queers veulent être égalitaires parce qu’une fois les classifications discriminatoires disparues, personne n’est supérieur.

14. Les amours queer rejettent la nécessité comme base d’une relation amoureuse et dénoncent le rapport de dépendance mutuelle (affective et économique) qui soutient le système amoureux patriarcal. L’amour du désir est plus beau que celui du contrat.

15. L’amour queer estime qu’aucune institution (ni l’Église, ni les Ministères, ni l’État) ne devrait continuer à avoir du pouvoir sur la vie privée des individus, sur leurs relations sexuelles et amoureuses, sur leur vie reproductive. Celui/celle qui aime n’a besoin d’aucune bénédiction, juste de la liberté d’aller et venir, aimer et partager, sans ces liens qui transforment l’engagement en une prison.

16. Les queers ne discriminent pas une personne pour sa grande ou petite taille, sa minceur ou son obésité, ses rides, ses imperfections ou ses malformations; l’amour queer libère de la tyrannie de la beauté et du fascisme du culte du corps.

17. L’amour queer dénonce l’hypocrisie du romantisme bourgeois qui mène de la fidélité des femmes et la promiscuité masculine, à l’adultère et la prostitution comme moyen de fuir l’ennui du mariage.

18. Les relations sexuelles et affectives doivent s’éloigner de l’égoïsme intrinsèque au système capitaliste et démocratique, fondé sur le désir de posséder les corps et les esprits des autres. En tant que personne, nous devons nous libérer de la fidélité en tant qu’exigence pour vivre une aventure amoureuse avec quelqu’un et cesser de considérer les autres comme des objets faits pour notre plaisir.

19. Les amours queers sont dynamiques, vivants et en mouvement permanent. Et ce n’est pas pour cela que leurs sentiments sont moins profonds, ils sont au contraire plus authentiques, parce qu’ils ne sont pas soumis à des tabous, des interdictions, des normes rigides. Les amours queers s’éloignent du mensonge et de la trahison, de la culpabilité et de la répression, car ils n’ont pas besoin de ça pour se lier à d’autres personnes libres.

20. Les amours queer n’ont pas non plus besoin des structures amoureuses traditionnelles. Ils travaillent à la création de nouvelles structures plus ouvertes et plus souples, où les gens jouissent plus et rêvent moins. L’aventure d’inventer des nouvelles formes est passionnément queer parce que chacunE se crée les siennes avec ceux qu’il/elle veut. Les amours queers se retro-nourrissent, ne meurent pas, parce qu’ils ne sont pas concentrés, mais se répandent et se multiplient. Ils ne se détruisent pas, mais s’auto-régénèrent, en créant des réseaux, en combinant des substances chimiques, insatiablement.

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Entretien avec les membres de l’Observatoire des Transidentités

Arnaud Alessandrin, Maud-Yeuse Thomas, Karine Espineira


Chapeau :
 Pour cet entretien, le comité d’organisation de Revue PolitiQueer (RPQ) a posé une série de questions auxquelles Arnaud Alessandrin, Karine Espineira et Maud-Yeuse Thomas ont aimablement répondu par écrit.

 RPQ : Vous êtes spécialistes des questions trans. D’où vous vient votre intérêt pour ce sujet? Comment sont nés vos différents projets?

Arnaud Alessandrin : Je crois ne pas me tromper en disant que j’ai débuté mes recherches après une rencontre avec une association bordelaise dans laquelle j’ai découvert des personnes en train de lutter contre le droit, contre des protocoles. Le choix du sujet du mémoire puis de ma thèse s’est imposé à moi. Quand j’ai commencé à travailler sur le sujet, M-H. Bourcier venait juste de sortir « Queer zone », Maxime. Foerster son « Histoire des transsexuels » et on venait de traduire « Trouble dans le genre ». C’est hier et pourtant c’est le Moyen-Âge des recherches françaises sur ces questions. La rencontre avec Karine et Maud est plus tardive, voilà maintenant trois ans. Je débutais donc à peine ma thèse sur le mouvement trans’. Très vite, nous avons émis l’envie de travailler ensemble. On a d’abord fait une communication et, comme une évidence, est née l’idée de l’Observatoire Des Transidentités. Avec lui nous avons déjà publié deux compilations de textes (mars 2013) et une transyclopédie aux éd. Des ailes sur un tracteur. C’est une belle aventure, amicale et intellectuelle. Une sorte d’ingénierie entre le monde académique et l’univers militant.

Maud-Yeuse Thomas : je suis trans, mais surtout je m’auto-identifie comme trans pour plusieurs raisons. Parce que je suis toujours psychiatrisée, parce que la transition trans s’est imposée dans ce cadre binaire d’une transition A vers B, homme-vers-femme, femme-vers-homme, dans un rapport de force inégalitaire la faisant passer pour de la médecine, la morale pour de l’éthique, du pouvoir pour du savoir, de la croyance pour de l’anthropologique, du genre pour du sexe ou l’inverse… Et encore, parce que ce qui devait être interrogé a été surassigné, parce que le tabou à l’âge d’enfant n’a toujours pas été levé, parce que l’on continue à psychiatriser alors même que l’on sait désormais qu’il n’y a jamais eu de maladie, mais de la stupeur, de l’incompréhension, de la domination, etc. Tant que des gens s’affirmeront comme « spécialiste des questions trans », je continuerai de même – et arrêterai de même. Nos projets sont liés à cette énumération non exhaustive, aux violences générées, aux indifférences, aux lâchetés pour « faire société » dans ce « vivre-ensemble » abstrait.

Karine Espineira : Peut-on être spécialiste des questions trans? Voilà qui donne à réfléchir. La réponse est négative quant on sait la complexité du sujet et de son évolution rapide. Elle peut être positive si l’on considère, en revanche, l’expérience acquise au cours des deux dernières décennies. Expérience de terrain avec une action de support et d’information dans les années 1990, d’activisme au cours des années 2000 et de théorisation tout au long de cette période et l’inscription académique depuis 2007 qui s’est affirmée avec l’obtention du grade de docteure en sciences de l’information et de la communication ainsi que de la qualification comme maître de conférence (71e section CNU).

L’activiste pourrait aussi prétendre à une certaine « expertise » légitimée par le fait d’être « trans », d’avoir vécu le fait transidentitaire, d’avoir expérimenté le changement de genre autrement appelé changement de sexe. L’universitaire pourrait elle se targuer de travaux scientifiques enfin reconnus comme tels.

Interroger la genèse d’un intérêt pour ces questions ne se réduit pas au fait du seul trajet ou d’un pensé. La genèse, l’explication première se trouve aussi dans l’intimité qui a présidé tout au long de l’existence à se comprendre soi et questionner l’être et ses environnements. Se chercher et se comprendre sur un plan émotionnel d’abord, puis laisser glisser cette compréhension vers l’horizon des savoirs. J’ai aussi bien interrogé mon expérience de l’immigration que de la difficile socialisation dans la cité, au sens d’ensemble HLM ou de « cage à lapin » pour utiliser cette autre dénomination; la xénophobie banalisée et les aléas de l’intégration; le mélange de cultures comme les incompréhensions; les troubles autistiques dans l’enfance comme les difficultés à être de ce monde et les non-dits. Je viens (et reviens) de loin. Pourquoi ne pas interroger mon identité, son expression, ses aboutissements comme ses errements? On parle d’une condition humaine, je voulais explorer la mienne jusqu’à la limite de l’intelligibilité et de ma compréhension.

Autre tournant avec l’association le Zoo de Marie-Hélène Bourcier qui a permis l’accès à ce qui était pour moi alors de nouveaux savoirs comme les Women, Gender, Queer and Cultural Studies. La pensée féministe comme le constat d’une société inégalitaire ont participé à la construction de cet intime comme la volonté d’action. N’en déplaise à certain-e-s, je serai à jamais reconnaissante à l’esprit des personnes qui animaient le Zoo de m’avoir familiarisée avec ces outils puissants. Je reprends à mon compte les propos de Vincent He-Say dans « L’Ordre des mots » : j’ai probablement été acteur/actrice de la binarité, pour ne donner que cet exemple. J’aurais pu aussi bien devenir une parfaite « transsexuelle » soit anonyme soit militante d’un ordre symbolique donné et non-discuté, confortant au passage une société inégalitaire et sexiste. Avec le Zoo, c’est l’engagement dans une posture « post-transsexuelle » qui était engagée et je ne le sais que depuis peu.

Les projets. Ils conduisent à se projeter et c’est aussi en se projetant qu’on élabore d’autres projets. Ce faisant, la pensée est toujours en mouvement, jamais immobile. Jusqu’aux années 2000, j’ai suivi des projets ou me suis inscrite dans les projets des autres. Projets partagés, certes, mais jamais menés de ma propre initiative jusqu’à la fondation d’une association et ma première publication. J’ai repris la main.

Depuis 1996, je travaillais sur un manuscrit, une étude de la représentation des trans dans les médias, en me heurtant soit au désintérêt soit à l’étonnement, sous la forme d’une certaine incrédulité, de la part des maisons d’édition. Je ne souhaitais ni publier une vulgarisation ni une autobiographie. Je veux un essai, un écrit qui puisse être dit « expert » comme pour témoigner des savoirs de communautés toujours renvoyés au récit biographique. Après maintes et maintes réécritures l’essai est accepté sous le titre « La transidentité de l’espace médiatique à l’espace public » (L’Harmattan, 2008). Il reste confidentiel en France, mais connu des bibliothèques universitaires outre-Atlantique.

En 2005, avec Maud-Yeuse Thomas nous fondons l’association trans Sans Contrefaçon non sans une certaine nostalgie affichée de la période du Zoo. Nous souhaitons une structure qui « pense » et inclusive. La notion de « culture trans » nous tient à cœur et nous lui donnons corps avec la production de support audiovisuel du type D.I.Y. (Do It Yourself). Cette volonté peut être inscrite comme Projet avec majuscule, car nous le pensons sur le « long-temps ». Malheureusement nous notons deux crises majeures dans l’association. La volonté d’inclusion a ses limites. Notre volonté de voir les prostitu-é-e-s inclus comme les transgenres – les frontières entre trans ont toujours produit plus de mal que de bien – ont connu des résistances et l’on regrettera au passage que des trans s’évertuent toujours à maintenir des catégorisations stigmatisantes. Au risque de froisser « la communauté », il faut dénoncer ces injustices intracommunautaires de parts et d’autres. L’usage d’un terme aussi banal aujourd’hui que celui de « transphobie » aura lui aussi connu des résistances. Autre projet de cette époque, un dictionnaire trans, ou manifeste. C’est Maxime Foerster qui le premier engage une démarche en ce sens. Nous le rejoignons. L’agenda politique n’est pas favorable, tout comme le monde de l’édition. Ce projet a pris vie, huit ans plus tard sous la forme de « La Transyclopédie » (Des Ailes sur un tracteur, 2012). On le voit, grande est la difficulté de contenir un projet dans un espace-temps défini.

De la rencontre avec Arnaud Alessandrin (doctorant tout comme moi à l’époque) et de la complicité avec Maud-Yeuse Thomas, nait l’Observatoire des transidentités (O.D.T.). Nous savons être des sujets de savoir encore faut-il produire nous-mêmes comme favoriser des entrecroisements entre paroles militantes et académiques, entre universitaires et activistes, discourir de cultures et d’expressions artistiques, explorer les chemins défendus et ne pas craindre de s’attarder sur les sujets qui fâchent. L’idée de « La Transyclopédie » est aussi liée à l’ODT. Produire et diffuser est notre mot d’ordre. Les deux premiers volumes des « Cahiers de la transidentité » publiés au mois d’avril 2013 à L’Harmattan sont les illustrations d’une suite logique.

RPQ : Peut-on revenir sur quelques définitions? Quels sont les termes qui vous paraissent importants à définir (Qu’est-ce qu’être trans? que sont les transidentités? Comment définissez-vous le cis-sexisme?… )?

Arnaud : A l’ODT nous pensons qu’en régime inégalitaire, à différencier on finit par hiérarchiser. C’est pourquoi il nous semble très compliqué de proposer des définitions qui ne soient pas surplombantes. Foucault parlait de « catégories divisantes ». En même temps, on entend l’exigence de se nommer, et donc de se singulariser. On a tendance, comme l’avait proposé Tom Reucher, à dire « trans ». Mais les frontières du terme sont floues. Doit-on définir les trans comme l’ensemble des personnes qui utilisent des technologies de genre trans (des hormones ou des plasties) Ou cette définition doit-elle être étendue à l’ensemble des transgressions de genre sanctionnées par des polices? Auquel cas, on comprend les folles et les butchs. Cette question de définition est aussi une question de politique identitaire et de politique publique : se compter pour compter. On pourrait tout aussi bien avoir une définition par le bas du type « sont trans tou.te.s ceux/celles qui se reconnaissent comme tel.le.s ». Mais d’autres enjeux en termes de places ou de visibilité, apparaissent alors.

Maud-Yeuse. Les définitions sont parties prenantes du système hiérarchique de violences qui maximise l’hétéronormativité à coup de théorie sociobiologiste pathologisant les expressions identitaires minoritaires. Elles sont les termes qui justifient une matrice des comportements en la faisant passer pour une réponse médicale à un problème social et en cela, elles sont le premier maillon d’une technologie définitionnelle située et produite dans un contexte précis, celui de la construction de la société cisbinaire urbaine. Chaque fois que quelqu’un affirme que les « transsexuels » vivent un genre opposé à leur sexe », l’on saisit la personne trans dans ce contexte de définition et production, propre au XXe, et non a sapiens sapiensdans sa grotte, l’on perpétue l’alignement sexe-genre en nature alors que cela relève d’une tradition d’assignation. En affirmant que les un.es « terminent leur trajet » et d’autres non, on oppose et constitue hiérarchiquement des groupes et sous-groupes. Les uns étant ultimement valides, les autres non. En parlant « transsexualité » puis « transsexualisme », on a fabriqué un modèle de transition basée sur la sexualité puis le sexe (enfin, ce drôle d’objet idéologique, le « sexualisme » plus exactement) à notre place. « Transidentité » renvoie d’abord au fait que c’est nous qui parlons, analysons, relisons nos histoires et moins une définition stricte, plutôt du côté du genre, de l’identité. On ne peut pas continuer à produire des définitions sans parler de contextes. Beaucoup d’entre nous ne sont pas à proprement parler dans l’identité et encore moins dans l’identitaire mais dans l’existence. Sur les technologies utilisées : les théories psy sont des technologies dont le but est de contraindre à cette identité fixée, d’où ce champ médical en articulation au champ juridique qui intervient après – et non avant ou en même temps. Ensuite, ces technologies préexistent aux trans et sont couramment utilisées. L’augmentation mammaire, les chirurgies à destination des graphies cisgenres, etc, sont des modifications corporelles – mais non pensées comme telles. Notre société toute entière est un système technologique, l’hétérosexualité, ce « système politique », l’est tout autant.

Arnaud : Pour définir cis-sexisme puisque c’est aussi l’objet de votre question, nous pourrions dire, à la manière de Julia Serano qu’il existe un privilège à penser et à se penser, à se présenter aussi, comme cisgenre. S’il faut définir « cisgenre » nous serions amenés à le traduire comme « l’inverse de transgenre ». Or, on sait que la frontière entre les appellations divisantes est assez poreuse. Les folles ne sont pas trans, mais sont-elles cis? L’avantage de mettre en lumière la question « cis », c’est de la sortir du neutre, de l’originel. Le risque serait aussi de réifier les catégories. Un « cis-sexisme », est donc une attitude de rejet envers toutes les personnes ne reprenant pas le cahier des charges des normes de genre. Je préfère le nommer « cisgenrocentrisme », car bien souvent, plus qu’une action ou une volonté, les trans font face à l’ignorance. La question « cis », comme la question « trans » en sont à leurs balbutiements analytiques.

Karine  : Au risque d’être polémique je vais opérer une distinction entre l’ « être trans » et les « parcours de vie trans ». Dans le premier cas, tout le monde peut être trans si l’on considère que les franchissements de genre peuvent aussi le fait de personnes cisgenres. Nous avons parlé de trajets FtM (female to male) et MtF (male to female), puis FtU (femme to unknown) ou Ft* (femme vers indéfini) en remarquant que ces premiers débordements du dispositif de « transition » balisé et cadré sont le fait de « femmes vers * », transféministes dirait-on peut-être aujourd’hui.

Il ne faut plus craindre de se voir dépossédé-e-s du « trans ». Nous voyons que de nombreuses identités dites « cis » effectuent aussi des transitions dans leur propre continuum (FtF, MtM), voire en direction d’un croisement (vers « Androgyne » par exemple). C’est le genre d’arrivée reconstruit qui fait foi. Les trans ne seraient donc pas les seul-e-s à proposer des masculinités et des féminités croisées.

Les parcours de vie sont plus spécifiques et plus « trans » : travesti, transgenre, transsexuel, transidentitaire, intergenre, agenre ou identité alternative entre autres propositions. Je dois préciser que je réfute totalement la distinction qui est faite entre transsexuel-le-s et transgenres aussi bien dans le discours « officiel » que celui de certains groupes trans.

Soulignons ce premier paradoxe : tout le monde s’évertue à dire, souligner, affirmer ou démontrer que l’opération de conversion sexuelle serait l’un des principaux critères sinon le premier pour distinguer les un-e-s et les autres, tout en clamant la primauté de l’identité de genre sur le sexe. À ce premier titre et en opposition aux catégorisations classiques : techniques et scientifiques dans le contexte médical, politiques et « opportunistes » sur certaines scènes associatives, je pose la notion de « parcours de vie spécifiques ». Les uns et les autres font plus ou moins appel à la médecine (et parfois sous forme d’appel à l’aide), à la reconnaissance sociale garantie dans un monde idéal par une non-discrimination aussi bien étatique que sociale : l’accès à l’état-civil, à l’emploi, au mariage, à la procréation par exemple. Longtemps, j’ai écrit : ce que tous les trans ont en commun, c’est le genre. Je me dois d’ajouter aujourd’hui : et le désir de s’inscrire à la « culture commune » garantie d’une appartenance à l’humanité. Appartenance non soumise à d’effroyables cautions et conditions.

Autre façon de répondre à cette question d’une façon en m’en référant à mes recherches dans lesquelles l’influence de Castoriadis est incontestable. On ne trouvera pas ici les définitions d’usage et « officielle » du type « trans opérés » « trans non opérés ».

Le terme « transsexuel » m’évoque l’institué (le produit) de l’instituant « transsexualisme » qui est un concept et une pratique médicale cadrant le « changement de sexe » et qui a ainsi oblitéré durant tout le XXe siècle le « changement de genre ». Il y a hégémonie de la représentation.

Le terme « transgenre » m’évoque l’institué perçu comme minoritaire et confidentiel dans la représentation. On notera que le transGENRE a été longtemps seulement chargé du sexuel (la sexualité) alors que la transSEXUALITE s’est trouvé chargé du genre dans le discours médical et paradoxalement sous l’expression « changement de sexe ». Le transgenre est bien entendu majoritaire sur le terrain des transidentités (associations et collectifs visibles et observables), on parle bien de franchissement de genre et non de sexuation replaçant la primauté du genre sur le sexe. On ne parlera donc pas d’identité sexuelle, mais d’identité de genre.

Avec le terme travesti on fait le plus souvent référence à la figure du bouc-émissaire. La motivation du travestissement m’importe peu dans l’analyse des représentations. Comme la figure transgenre, la personne dite travestie s’est vue chargée de sexualité ou à l’inverse d’asexualité. Tout « Pierrot lunaire » se voit affublé du terme travesti bien au-delà du déguisement et s’il y a soupçon de franchissement de genre le qualificatif vaut pour sanction sociale comme l’ont montré les réactions face aux femmes du XIXe portant « pantalon ». Nous décrivons un déclassement dans l’échelle des valeurs via une sanction sociale instituée.

Désormais générique, le terme « transidentité » est importé de la langue allemande, on le doit à la sociologue Heike Boedeker. STS l’a importé et popularisé en France en 2002. S’il n’évacue pas le vécu trans au sens de passage, le mot conforte l’antécédence du genre sur le sexe. Par ailleurs il rompt avec la tradition distinguant d’hypothétiques « vrais trans » et « faux trans » selon le seul critère de l’opération de conversion. Politiquement, il est aussi plus fédérateur.

J‘en reviens au terme « queer », mais je ne vais pas faire ici dans la théorie queer fort discutée et polémique dans les milieux parisiens, mais plutôt donner un ressenti et une vision empirique. Les personnes que j’ai connues se proclamant queer, le faisaient dans la volonté d’un au-delà de l’identité et/ou de l’orientation sexuelle (l’exemple du slogan « transpédésgouines »). Ramenant le propos à une définition identitaire « autre », elles s’inscrivent aussi dans approche globale d’égalité des droits étendue à d’autres causes comme celles des prostitué-e-s, des sans papiers, des précaires, des étrangers, etc. Je déborde probablement la notion, mais je le fais avec précaution.

« Drag-queen » souvent mal défini ou simplifié avec abus. Le terme me donne envie de botter en touche, car il est plus complexe à définir qu’il n’y parait. Je renvoie aux origines de la culture camp et du gender fucking. Insistons aussi sur l’idée que dans le contexte états-unien, le mouvement des droits civiques pour les homosexuels doit beaucoup aux drags depuis les émeutes de la Campton’ s Cafeteria riot à celles de Stonewall.

J’entends souvent aussi « androgyne » et « intergenre » en terme d’autodétermination. Toujours aussi complexe à définir que les précédents. Ai-je droit à un joker?! Plus sérieusement, outre le fait de désigner des identités auto-identifiées comme telles, ces termes font aussi office de notions et posent questions. Maud-Yeuse Thomas avait formulé l’une d’elles ainsi : « que fait la société des corps et des identités androgynes? » Les réponses sont probablement vertigineuses et la notion de franchissement de genre et leurs sanctions sont incontournables.

« Shemale » est le troisième terme que j’ai entendu après « travesti » et « transsexuel » pour désigner des trans. Le mot m’a été illustré par des images pornographiques de « bombes » esthétiques américaine des années 80 et 90, non opérées puisque le « truc » c’était qu’il y ait un « truc ». Je n’ai pas exploré le sujet qui a du avoir d’amples développements dans les Porn Studies je présume. Le terme s‘écrit aussi she-male, orthographie ô combien signifiante. Comme il a longtemps désigné les travailleuses du sexe hormonées et non opérées pour entrer dans le détail, il est perçu comme péjoratif. Rappelons que le terme a aussi porté le sens de « femme agressive » en tant qu’expression orale au XIXe siècle.

RPQ : Comment vous positionnez-vous dans le champ de la théorie et des études queer et trans? Quelle articulation faites-vous entre ces deux champs? En quoi la question trans a à voir avec les théories queers?

Arnaud : La question trans’ s’est désolidarisée des analyses médicales (le cas Agnès) avec le développement des approches queer. Aux États-Unis par exemple, ceci correspond à la publication des livres d’Annie Sprinkle, Pat Califia ou Kate Bornstein. En France, avec le ZOO de Marie Hélène Bourcier, on voit plutôt apparaître une nouvelle militance le GAT ou, dans un autre style, Sans Contrefaçon et, plus récemment OUTrans. Le monde militant et le monde universitaire se soudent à l’endroit de la théorie queer. Mais la question trans n’est pas la question queer et il ne faudrait pas que la seconde devienne le parangon de la première. En réalité il ne faudrait pas que les trans deviennent, comme c’est parfois le cas, ni les sujets ni les exemples privilégiés de la théorie queer car les vies transidentitaires ne peuvent pas se lire uniquement du côté de la subversion : elles disent aussi quelque chose de l’ordre du désir de reconnaissance et d’une volonté d’assimilation. En ces temps de ‘mariage pour tous’, pourquoi les trans’ seraient-ils, en soi, plus subversifs?

Maud-Yeuse. Historiquement la question trans est reliée au contexte dont j’ai donné un aperçu. Elle est liée à une histoire de transition forcée intervenant dans le champ médical et juridique sur une définition naturaliste du corps (du corporel, serait un mot plus juste) quand la question queer est une question agissant à partir d’une interrogation et d’une analyse dans le champ social et politique d’une part, dans le champ de construction des identités et sexualités à l’aune des rapports et relations, d’autre part. Notre époque y ajoute les questions de genre, d’ethnie, de langue, d’objets et de réseaux culturels, de hiérarchies sociales. Là où ces deux questions, queer et trans, sont liées apparaît seulement quand la question trans devient la question des trans, et non plus une question psy par des psys, que leurs transitions interrogent le système cisgenre. Elles permettent aux trans d’interroger ce qu’ils et elles vivent, dans le contexte de cette société inégalitaire, de réinterroger le rôle que joue la transphobie. Cette lecture critique de la société questionne, mais ne défait pas l’hégémonie psy (on le voit avec la Sofect et son refus d’inscrire l’identité de genre dans la loi du harcèlement sexuel et sexiste). Cela dénoue peu à peu la contrainte de transitions forcées, uniques ou unifiées à l’intérieur des collectifs trans, mais peu dans la société globale sans nier qu’il y a toujours eu des transsexuels et des transitions trans. Queeriser les trans, ce n’est pas intervenir sur leurs transitions, mais leur redonner du champ politique, de penser d’autres transitions et trajectoires, de les dépathologiser pour leur redonner leur portée socioculturelle. On voit parfois des aberrations du genre, Butler explique que l’on peut performer son genre, plus besoin donc d’opérer… Penser que la question queer va digérer la question trans méconnaît totalement le fait que la question trans est une question de fond posée au développement et à l’identification. Comment l’enfant se construit-il donc si l’on ôte la dimension imaginaire et subjective, relationnelle et sociale? Comment noue-t-il ce genre qu’il dit vivre et la place qui l’assigne dans une filiation et l’enjoint à un genre via un rôle de genre? On a fait de la question trans une question centrée sur le changement de sexe à l’âge adulte, ce qui a absorbé le débat sur l’enfance, les changements de genre dans la société (les butchs par exemple), les trajectoires désignées comme non-trans tout en utilisant des modifications corporelles.

Karine Espineira : L’inscription au « Queer » vaut régulièrement des qualifications erronées, souvent non étayées sinon théorisées. Je m’autorise un exemple pour donner un point de vue. Si le Queer me permet par exemple de ramener la figure du travesti du côté du genre, car figure trop facilement rangée du côté du sexuel comme pratique « obscure », « instinctive », « incontrôlée », « non-civilisée » par les discours religieux, moralistes voir « scientifiques » lorsqu’ils sont dans une idéologie qui s’ignore, alors dans ce cas je suis doublement inscrite dans la théorie queer!

Il me semble difficile de dessiner une frontière entre women, queer & trans studies. Le tout étant rendu possible par les théories féministes dont les outils articulent et arcaturent ces champs d’études. Les prémisses des études transféministes pourraient être considérées comme la première articulation visible entre théorie queer et trans studies.

S’il me semble en l’état actuel des connaissances impossible de voir un jour l’équation E=MC2 réfutée, démonstration à l’appui, en revanche rien n’est réellement aussi bien fixé dans le champ des sciences humaines et sociales. On sait bien que l’esprit du temps, les idées bougent et évoluent à notre insu et souvent malgré nous. Les idées effectuent des passages de frontières légaux et illégaux tout comme l’évolution de l’esprit humain à travers les productions de savoirs. Nos théories sont aussi fluides que nos identités. Le dogme est le pire danger qui soit concernant l’histoire et le voyage d’une idée. La théorie queer, à mon sens, reste toujours à définir, puisque je la vois comme un ensemble d’idées considérant la diversité humaine. Tout comme les théories féministes, elle est productrice d’outils d’émancipation. En cela elle ne me semble pas tenir du dogme, et encore moins d’une « posture maoïste » à l’origine de millions de morts, s’il fallait encore devoir rappeler les critiques à la raison.

RPQ : Le substantif « queer » renvoie souvent à un savant mélange entre théorie, militantisme et création artistique. Comment vous positionnez-vous par rapport à cela?

Arnaud : Tout d’abord, il nous semble intéressant, non pas d’être dans le substantif, mais dans le verbe. Queeriser est une action de déboitement, de mise en crise des évidences, qui me semble plus porteuse de sens que le simple label queer. En effet, on est toujours sur le fil lorsqu’il s’agit de faire intervenir côte à côte quelque chose d’une militance et, dans le même mouvement, une activité scientifique. Comme si ces deux pôles s’alimentaient et se rejetaient simultanément. Nous sommes pourtant partis sur cette voie avec l’ODT. L’idée étant de se loger dans la porosité des frontières entre l’espace profane et l’espace savant. Sur la question trans, il s’avère que ces dernier.e.s sont parfois plus sachants, plus savants, que les experts eux-mêmes. Au total, nous revendiquons notre position située. Nous sommes, comme le dit Haraway, des hackers des savoirs institués. Nous ne nous situons pas au-delà, en deçà ni même au-dessous, mais un peu partout. Nous ne nous situons pas forcément « contre » les savoirs actuels, mais plutôt « tout contre » eux; histoire de les pousser.

Maud-Yeuse. Je le prends au sens de réinterrogation du socle inégalitaire de société ayant produit ces forçages, soit du côté de la sexualité, du genre ou encore comme les questions trans et intersexe, du côté du corps, car on ne voulait pas faire bouger les normes de genre faisant coïncider du « sexe » avec du « genre ». On sait que ces derniers sont construits et situés historiquement, que le corps est un construit, un in-corporé de ces normes superposant sexe et genre et non un corps nu, abstrait et indépendant de l’histoire des rapports hommes/femmes. Je le prends également au sens le plus quotidien du terme, dans la manière dont les gens parlent de leur vécu, depuis leur subjectivité. C’est un réapprentissage du regard qui ne soit pas cette sorte de colonisation généraliste, invisible et abusive de l’universalisme, de réassignation permanente des individus, à leur place. Si j’applique la démarche au groupe des handicapés par exemple, cela me rappelle que je dois écouter, apprendre de leur existence, de leur domination par les valides. La théorie a voulu se placer par confort du côté de cet universalisme, elle n’a fait qu’abstraire et décontextualiser. Enfin, du côté de l’art, le regard critique (des études filmiques par exemple), de jeter des ponts entre les étais principaux (théorie, militantisme…), ce qui rapproche les Cultural Studies du queer. Cette pluridisciplinarité, si elle n’oublie pas les questions fondatrices de la condition humaine, nous met en demeure à refuser l’idée qu’il n’y a un réel, une réalité unique, rationnelle alors qu’elle est l’objet d’une rationalisation. L’identité, la sexualité, l’amour sont des choses non rationalisables, du côté de la création, du poétique et du politique et non de ce réel concret, palpable, matériel. Si nous parlons politique et non poétique le plus souvent, de sociologie ou d’anthropologie (comme avec le mariage pour tou.te.s transformé en mariage gay) et non de philosophie, c’est en raison des rapports de force dans lesquels les changements interviennent et se maintiennent intacts dans les espaces de pouvoir. Par expérience, nous savons que les médecins, ces experts autoproclamés, sont bien plus militants que moi. La Sofect par exemple, c’est du lobbying politique, non de la médecine, d’oppression non de théorie. On voit des médecins qui politisent leur action, sans rien dire de ce déplacement sauf à nous incriminer.

Arnaud : c’est intéressant ce que vient de dire Maud. On a souvent rabattu le militantisme du côté des militants. Or, que fait la SOFECT (la Société Française d’Étude et de Prise en Charge du Transsexualisme) sinon du militantisme drapé derrière une supposée neutralité? Au passage, si l’on devait faire de la sémiologie, vous remarquerez « l’étude » que la SOFECT se propose de faire à l’égard des « transsexuels », menant à leur « prise en charge » (évinçant dès lors la question de la prise en compte).

Karine Espineira : Questionnons. Parlons-nous de convergence, d’intersectionnalités, de pluridisciplinarités, de pluralité des points de vue pour décrire, approcher, et rendre visible et intelligible le hors-cadre, le hors-champs identitaire au travers d’activités et expressions de la pensée, du corps et du droit à être pour cet autre pour lequel Foucault aurait souhaité nulle disqualification et exclusion? Je le crois. L’hétérogénéité conduit à l’articulation raisonnée et parfois au braconnage de nécessité, et non à un braquage à mains armées.

Les Cultural Studies me semblent tenir aussi de ce pari : énoncer la condition humaine sans hiérarchiser les savoirs de la culture commune et des subcultures. Pour citer une partie de la question « ce savant mélange entre théorie, militantisme et création artistique” relève des études culturelles. Ainsi la théorie queer et ses effets symboliques avec le substantifs « queer » permettent l’étude de champs autrefois qualifiés de subalternes parce que jugés critiques, contestataires, qualifiés de marginaux et ne répondant pas aux critères scientifiques encore trop souvent énoncés, édictés, par des hommes, blancs, hétérosexuels et de conditions sociales et culturelles dites « supérieures ».

RPQ : Dans le champ des Trans Studies, on pose beaucoup de questions sur le positionnement du chercheur.e, notamment sur son appartenance à la communauté trans (Insider/Outsider). Comment prenez-vous position par rapport à cela?

Arnaud : Cette question a déjà été posée à tous les chercheurs-militants et à tous les militants-chercheurs. Je pense notamment à cet entretien entre J-Y Le Talec et M. Cervulle intitulé « où sont les folles? » La question que Cervulle pose à l’auteur de « folles de France » porte justement sur cette position étrange, aux yeux de l’universalisme, qui consiste à dire, pour reprendre les catégories de Soule : je ne participe pas du lieu où j’effectue mes observations, mais j’effectue mes observations à partir du lieu où j’observe, et par là même celui où je suis observé : le lieu de la militance. C’est une manière de dire que chaque chercheur connait une charge subjective, un positionnement qui lui est propre. On entend bien la question de l’objectivité : prendre part sans prendre parti. En conclusion d’une recherche, cela nous semble compliqué de ne pas « prendre parti », surtout lorsque la question de la maltraitance (Sironi) est aussi saillante.

Maud-Yeuse : Qui pourrait dire de l’intérieur, comment s’effectue cette chose qui relève de l’expérience vécue, comment se vit cette « métamorphose » d’un tel changement tel qu’il confine à changer de monde, voire à le quitter dans ce hors-champ de la maladie mentale? Le lieu de l’observation des mondes trans, réduit à ce drôle d’objet appelé « transsexualisme » s’est effectué depuis un lieu de domination et d’oppression, d’usages de technologies matérielles et immatérielles, non des savoirs ou d’un lieu philosophique d’observation que pourrait être l’égalité, l’attention, le doute et l’interrogation des changements dans la société. Pour cela, l’on doit abandonner cette fétichisation de la causalité. Il n’y a pas lieu d’être dans une théorie ou d’une « neutralité médicale » pour être bienveillant, attentif à ce qui se passe. Nous voyons des médecins et des juristes appelés pour dire qui sont ces personnes, refaire de la hiérarchie, appliquer des théories oppressives et malveillantes pour justifier leur rôle, leur décision pour savoir qui peut transitionner, à quel prix et comment. Le contenu même des transitions trans dit haut et fort comment l’individu est déconsidéré en démocratie culturelle au point que ce sujet-là est placé dans une zone de non-droit, traité comme tel afin de pourvoir à la théorie de l’identité sexuelle.

Arnaud : lorsqu’on a rédigé « la transyclopédie », nous nous sommes posé la question des invisibilisations à l’œuvre dans le processus d’écriture. Au fond, nous nous sommes demandés (comme a pu le faire Jacob Hall sur les trans ou Christine Delphy sur les femmes) : « qui parle de qui? » Très longtemps, la question de la parole des trans pour les trans et par la trans fut la règle. Et on ne peut pas dire que cela ne fut pas décisif. Mais, aujourd’hui, la question des alliances se pose, notamment à l’égard des personnes « bienveillantes ». De ce point de vue, la veille exercée par les personnes trans elles-mêmes est une manière de délimiter le cadre des alliances. La question qui se pose, au fond, est la suivante : « peut-on parler de ce qu’on n’est pas? ». J’espère que mes ami.e.s qui travaillent sur les violences conjugales ne sont pas violentées, ni même que mes ami.e.s qui travaillent sur le suicide ne sont pas mort. Cependant, la question, plus que de la recherche, des prises de parole mérite d’être posée. Pour cela, il revient aux militants, aux personnes concernées ou à leurs proches parfois de continuer leur travail de veille (je pense ainsi aux ZAP du GAT contre P. Mercader, bien que la pratique même de ZAP soit discutable).

Karine : En France, je suis la première et la seule pour l’instant à connaître cette situation à un niveau postdoctoral. Dernièrement en Argentine lors des journées d’études du GATE Expert Group à Buenos Aires, on m’a posé la question de l’importance des Trans Studies en France et du nombre de personnes trans engagées dans l’université. Je me suis sentie seule au sens propre et au sens figuré dans le cadre précis de cette question. Hors de l’académie, la réflexion théorique est importante bien qu’encore trop marquée par le poids des inimitiés qui disqualifient nos productions Trans Studies à titre collectif et individuel.

Ma recherche de thèse de doctorat a bien entendu abordée cette question de « l’insider/outsider » sans jamais éluder les échafaudages pour reprendre l’expression de Marie-Joseph Bertini, qui a dirigé ma thèse et dont le soutien a été aussi marqué par une exigence qui honore mon travail.

L’expérience du changement de Genre (avec majuscule pour renvoyer à la graphique adopté par Marie-Joseph Bertini en référence aux études de genre anglo-saxonnes), du « changement du sexe » dirait la pensée commune, est antécédente à la recherche, à l’instar du fait transidentitaire remontant si souvent à la petite enfance. La socialisation transidentitaire, depuis la culture cabaret-transgenre, comprend aujourd’hui ces données essentielles que sont le sentiment d’anormalité et de clandestinité durant une partie de l’existence. Il y a ce passage dans ma thèse de doctorat que je ne me lasse pas de citer par sa force d’illustration : « L’habitus trans’ combine ces vécus individuels et collectifs, électrons vibrionnant autour de l’atome : non pas née, dois-je dire, mais bel et bien devenue irréversiblement. Le « hasard » ici importe peu. Avoir vécu le fait transidentitaire c’est avoir appris l’institution de la différence des sexes. Aussi qualifierions-nous volontiers notre recherche comme participation « auto et retro-observante ». En appeler en effet à l’histoire propre, ressentir et résister, imaginer et supputer, percevoir et se faire déborder, lâcher prise et expérimenter la réalité transidentitaire – voilà ce qui fait antécédence ici, de l’habitus « trans » sur la socialité « ordinaire ». On ne devient outsider au terrain transidentitaire que parce qu’on a choisi de faire de la recherche. Et de même, on ne devient insider à ce même terrain que parce que le changement de genre a précédé cette recherche ».

Ma recherche a donc été et est située (Donna Haraway : standpoint epistemology/épistémologie du positionnement, 2003). Elsa Dorlin (2008) a précisé la portée de la critique de Donna Haraway qui voit dans les « savoirs situés » un modèle épistémologique questionnant « la relation entre sujet et objet de connaissance en vue d’une « meilleure science » (…) Elle prône une posture de connaissance davantage relationnelle ». Si j’applique à mon propre cas, la question de Donna Haraway : pouvais-je être invisible à moi-même? Admettons que ce soit possible. Dans ce cas, je m’inscrirais dans « la forme spécifiquement moderne, professionnelle, européenne, masculine, scientifique de la modestie comme vertu ». Sous le couvert de cette vertu, qui a le teint de la morale en certaines occasions, je serais censée garantir (paraphrasant Haraway) que : comme témoin modeste je suis tel un ventriloque, légitime et autorisé du monde objectif, n’ajoutant aucune opinion ni rien de sa corporéité biaisée. Je serais ainsi dotée d’un pouvoir remarquable d’établir les faits! Je témoignerais. Je serais objective et garantirais la clarté et la pureté des objets. Ma subjectivité serait mon objectivité. Mes récits auraient un pouvoir magique en perdant « toute trace de leur histoire comme narrations, comme produits de projets partisans, comme représentations contestables, comme documents construits capables de définir les faits ». Soufflons…

Dans le documentaire d’Annalise Ophelian (Diagnosing Difference, 2009), Miss Major a ce mot de fin pour commenter la définition du DSM (manuel Statistique des maladies mentales) : bullshit! Si vous me le permettez, si je fais mienne cette réponse aux injonctions qui me seraient faites pour valider ma recherche. Je rejoins totalement la pensée d’Haraway. Elsa Dorlin montre d’ailleurs que Donna Haraway ne se propose pas d’éliminer purement et simplement la notion de « témoin modeste », mais de la redéfinir : « Elle propose de crédibiliser “le témoin modeste” en le “queerisant” en vue de participer à une redéfinition de l’objectivité scientifique, initiée par l’épistémologue et philosophe des sciences Sandra Harding. Queeriser le “témoin modeste” consiste précisément ici à contester la pureté des frontières entre sujet et objet de connaissance : à élucider les conditions matérielles d’existence des sujets de connaissance, à les redéfinir comme des sujets incarnés, “encorporés”. De la même façon, il s’agit de redéfinir les objets de connaissance comme des objets traversés de langage, de récit, de métaphore. Cela implique notamment que le corps des femmes n’est pas cet Autre de la Science ou de la Raison; il n’est pas un bastion, menacé de toutes parts, par la technoscience : il est toujours déjà un mixte, un produit techno-naturel ». Cet autre extrait de mes travaux que je glisse dans ma réponse illustre ce qui s’apparente parfois à une « lutte théorique » pour m’extraire du statut d’objet à celui de sujet de savoir.

RPQ : Que pensez-vous de l’intérêt croissant à la fois des chercheures, mais aussi des médias et du grand public pour les questions trans (Lawrence Anyways, les dossiers dans Libé…)?

Arnaud : plus les représentations transidentitaires se multiplient plus les appuis pour formuler des contre-représentations se multiplient aussi. En ce sens, on ne peut que se réjouir de ces émissions. Néanmoins, on a ce double discours qui consiste à dire : nous sommes invisibles et lorsque nous ne le sommes plus nous sommes exotisés. De ce point de vue, il faut reconnaître que la qualité des monstrations n’est pas toujours au rendez-vous. Mais la complexification des profils, des sujets aussi, à bien eu lieu. Pas seulement son augmentation numérique.

Maud-Yeuse : Aucun doute sur cette multiplication des points de vue, ici celui des artistes, mais le différentiel entre une vision de l’extérieur et une vision de l’intérieur est net. Laurence Anyways est un film sur un amour hétérosexuel contrarié par une trans. A l’aune des couples (avec une personne trans) que nous connaissons et voyons évoluer, nous remarquons qu’il manque des éléments nets de la transformation intérieure de Fred dans ce film à l’une de la transition de Laurence. Plus instructif est Boys don’ t cry sur les violences exercées au nom d’une régulation ordonnée et naturalisée, sur l’injustice, la complaisance et l’incompétence laissant le champ à ce meurtre. Sur Ma vie en rose et Tomboy : comment le fait trans à l’âge d’enfant et adolescent sont effacés pour qu’il réapparaisse seulement à l’âge adulte, quand l’individu est psychiquement exténué, prêt à se mouler dans une théorie et pratiques oppressives. Sur cet intérêt croissant : quelles questions posent ces artistes et chercheurs/ses à la société via le fait trans? Quelles lectures en tirent-ils/elles? Quels retours sur cette métamorphose minuscule en nombre et, majeure semble-t-il en symbole? Pourquoi ont-il tant attendu? Y a t-il un effet mode, même positif, là-dedans? Hit& Miss pose d’emblée la question trans comme étant une problématique sociale dans toute sa complexité. Comment fabrique-t-on des individus isolés, solitaires, fuyants, pauvres, handicapés? Réponse dans ce cinéma social où les individus évoluent à coup de conflits, de rapports de force situés dans le système économique libéral arquebouté sur le système patriarcal. Mais là, stupeur (?), le tueur est une tueuse, le tueur, ce porte-flingue est aussi parent. Certain.es l’analysent à l’aune de ce cinéma fabriquant des cibles faciles (le méchant est également le bouc-émissaire désigné). Pour moi, Mia est à sa place, dans ce recoin d’enfer là où la société patriarcale l’a placée. Elle s’en arrache avec l’un des outils de la puissance patriarcale, le meurtre efficace, compétent, rationnel. On me paye pour tuer? Je tue! Ce serait différent parce que Mia est trans? Parce que ça renverrai à son identité d’assignations? Allons…

Karine : Effets de mode autant qu’effet (symboliques) d’époque! Derrière le « sujet trans » ce sont des sociétés humaines qui s’interrogent par ce qui leur semble être le prisme le plus voyant ou le plus singulier. Souvent il n’est pas question des trans, mais des effets identitaires qu’ils produisent sur les médias, leurs production et les « médiateurs » d’une question que l’on peine parfois à trancher si elle est trans ou garante d’un ordre symbolique qui se perpétue à travers des gages donnés à la normalité. Peut être un jour faudra-t-il s’énerver et se dire non-trans pour être enfin « trans ». « Envers les médias : “parfois bien, mais peut mieux faire” (voir beaucoup mieux).

La recherche. Ce n’est pas le moment de me faire des inimitiés directement ou indirectement en cette période de campagne 2013 pour les postes de Maître de conférences. Pourtant, il me semble difficile de taire la pauvreté sinon la quasi absence de postes fléchés Genre. Je suis aussi troublée par l’attitude de jeunes chercheur-e-s et je suis tentée de rejoindre Marie-Hélène Bourcier sur ce point quand à l’usage que font certain-e-s des « minorités » sur lesquels des carrières sont peut-être en train de se construire non sans quelques « sacrifices éthiques ». Personnellement, en tant que trans identifiée travaillant sur des sujets trans, je crée du trouble autant que de l’engouement pour les travaux que je porte. Mais la « référence à » est difficile. Les savoirs « trans » peinent encore à faire leur place dans les citations et la référence jusque dans la note de page. Ainsi quand je me vois citée dans le dernier ouvrage de Françoise Sironi, je suis autant honorée d’être citée et lue que du « risque » que l’auteure prend ce faisant.

Critique plus large : étudier le terrain trans (cette notion demanderait d’amples développements d’ailleurs) en ne considérant pas sa culture et sa diversité est une erreur ou du moins revient à ne pas se donner les moyens d’une étude riche et originale, voire audacieuse. Exemple déjà donné, mais cela revient à étudier la France en ne considérant que la côte d’Azur ou en ignorant que le pays basque ou la Bretagne tiennent à leur idiome : parler le basque ou parler le breton. Que saurions-nous aujourd’hui de la culture mésopotamienne si nous avions considéré leur écriture comme primitive, non digne d’intérêt et donc non-digne d’être déchiffrée? Prenons encore l’exemple des incas si leur religion contrariait nos croyances nous serions nous pas passé à côté de leurs connaissance en cosmologie? Pas le moins du monde je n’estime mes exemples comme raccourcis abusifs, nourris et formulés par une « frustration militante » (et donc disqualifiable comme rupture épistémologique). S’il y a toujours concernant les mérites de “telle femme” qualifiée de “femme de”, de même il est peut être temps de ne plus être le ou la « trans de ».

C’est la position épistémique de toute recherche qui se voit interrogée. De Donna Haraway, Sandra Harding à Elsa Dorlin on voit que s’en référer aux épistémologies féministes c’est produire un regard situé et une recherche consciente d’elle-même. Voici qui me permet de relativiser grandement un tableau par trop négatif jusque-là. Il est des chercheur-e-s qui estiment les Trans Studies comme des savoirs viables, pertinents et légitimes. Ne pas l’admettre reviendrait à ignorer la confiance témoignée.

RPQ : Comment voyez-vous l’évolution des champs d’études queers et trans en France? 

Arnaud : N’en étant qu’à leurs balbutiements, les trans’ studies en France ne peuvent que se développer. On espère que l’ODT aidera encore longtemps à la visibilité des jeunes chercheurs et des militants qui souhaitent s’engager vers un éclaircissement définitionnel du champ. Il est aussi à souhaiter que les questions queer et les questions trans trouvent ensemble un espace d’indivision sans que l’une passe sous silence l’autre.

Maud-Yeuse : Nous ne sommes qu’au début.Ces champs conjoints mais distincts doivent d’abord passer par une étape de maturation conjointe, de comparaison, comprendre sur quels sujets ces deux champs agissent et transforment, quelles transformations sont en cours et celles prévisibles à moyen-terme.Ces deux champs vont générer des mutations sur le type d’organisation de la société, le type d’éducation et d’institutions si celles-ci se réforment. On le voit déjà à l’œuvre dans les cultures qui font bouger leurs logiques, de l’Argentine à un pays comme la France qui oppose un déni massif, l’autojustifiant et demandant une reconnaissance étatique : c’est la démarche de la Sofect et c’est écrit noir sur blanc. Ensuite sur les motivations des chercheurs qui doivent comprendre leur démarche, saisir les enjeux de cette position située, être mature au regard ce que les sciences humaines et sociales produisent, d’être pluridisciplinaire dans la mesure où l’on est dans un fait humain de grande ampleur tel qu’il conditionne notre regard sur un objet aussi dense et pluriel que l’éducation.

Karine : Je n’ose pas m’avancer pour les Queer Studies en France ni pour qui se réclame de ces études. La qualité des travaux de Marie-Hélène Bourcier à Elsa Dorlin en passant par Beatriz Preciado me laisse songeuse et admirative. Mais si je les classe dans les Queer Studies, je le fais de façon « spontanée » étant incapable, ne serait-ce par respect pour leurs évolutions respectives, de les « classer ». Les personnes ne sont pas des livres dans une bibliothèque même si elles produisent des livres qui finiront bien eux dans des bibliothèques et dans des rayons bien précis. Dans les champs de l’anthropologie ou de l’ethnologie, Laurence Hérault et Françoise Sironi pourraient-elles figurer voir un jour une partie de leurs travaux qualifiés de queer ou de Trans Studies? J’espère ne pas les froisser en disant que pour ma part, elles rejoindraient la liste non-exhaustive des trois chercheures donnée plus haut. Non parce que leurs travaux seraient conciliants, amicaux et imprégnés symboliquement par les terrains, mais en raison de la production de savoirs situés, d’une méthodologie transparente et respectueuse d’objets de recherche appréhendés aussi comme sujets de savoirs. Ces gages de validité, qui se traduisent par de l’exigence ont conduit à des analyses et des traductions inédites.

Sans oublier le rôle pionnier du Zoo, nous n’en sommes encore qu’aux prémisses des Trans Studies, et les productions actuelles déjà réalisées avec rigueur et méthode, n’en sont pourtant encore qu’à leurs balbutiements et doivent rejoindre plus avant la pensée post féministe et ses développements épistémologiques.

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L’espace à l’époque du queer : contaminations queer dans la géographie française

Rachele Borghi

L’espace n’est pas simplement un arrière-plan, un cadre sur lequel les actions humaines ont lieu. C’est aussi un producteur de significations et un reproducteur des mécanismes et des dynamiques sociales. Pourtant la prise en compte du rôle de l’espace comme vecteur et reproducteur des normes sociales liées au genre et aux sexualités n’est pas évidente. Or l’espace public est conçu, géré et modelé sur la base d’une conception dualiste rigide : homme-femme, licite-illicite, homosexuel-hétérosexuel 1) . De cette manière, la nature genrée de l’espace social est occultée par la naturalisation de la division entre espace public et espace privé, reflet de la division de la vie sociale entre sphère publique et sphère privée.

Dans cet article, je propose quelques éléments de réflexion sur le rapport entre espace, genre et sexualité en géographie. En partant d’une revue de la littérature anglophone sur l’influence des théories queer dans la production de la pensée géographique, je montrerai ses déclinaisons françaises, pour arriver à la mobilisation du concept de performance.

De la géographie du genre

Bien que le genre constitue une catégorie sociale fondamentale pour les dynamiques sociospatiales, la géographie jusqu’aux années 1980 a négligé la question des rapports sociaux de sexe déléguant la réflexion à d’autres disciplines comme l’anthropologie, la sociologie ou l’histoire (Barthe et Hancock, 2005). Marianne Blidon (2009a) met en relation ce manque d’intérêt de la part de la géographie 2)  avec la question de la légitimité des objets/sujets d’étude : « Au-delà de l’embarras que suscitent encore les questions sexuelles, un des facteurs d’explication du manque d’intérêt des géographes français pour ces thèmes réside dans la hiérarchie des objets d’étude, certains étant jugés plus “nobles” que d’autres » (p. 57). Elle appuie sa critique sur la réflexion de Gagnon (1992, p. 34; cit in Blidon 2009a, p. 57) qui porte l’attention sur la marginalisation institutionnelle des chercheurs qui s’occupent de thématiques considérées comme « dérangeantes » : « Les personnes engagées dans les études sociales ou culturelles, qui s’intéressent en tant que chercheurs à la sexualité, à l’usage de drogue, à la pauvreté, à l’ethnicité ou aux femmes sont souvent aussi marginaux dans leur milieu professionnel que le sont les personnes qu’ils étudient dans la société dans laquelle ils vivent […] Ils savent directement, ou indirectement, que la science a été un élément important de contrôle social comme de la construction de la réalité sociale ».

La géographie du genre a pour objectif principal l’analyse des relations entre espace et genre dans leurs formes les plus variées, et des rôles et fonctions qu’hommes et femmes occupent dans celles-ci 3) . La réflexion sur ces thématiques s’est développée de manière structurée à partir de la deuxième moitié des années soixante-dix. Elle a débuté par des théories féministes qui ont analysé le monde du travail et ses divisions sur la base du genre, en mettant l’accent sur le binôme travail de reproduction, assigné aux femmes, et travail de production, compétence des hommes (Bondi et Domosh, 2001).

La géographie féministe s’est développée en incluant les contributions théoriques du féminisme à l’explication et à l’interprétation des faits géographiques 4) . Un de ces manifestes les plus significatifs est le livre Geography and Gender. An Introduction to feminist Geography, publié en 1984 par le « Women and Geography Group » de l’Institute of British Geographers. Cet ouvrage a donné une légitimité scientifique à la géographie féministe et l’a consacrée définitivement comme une branche de la géographie : « Nous soutenons l’importance d’introduire l’idée de la géographie féministe – une géographie qui prend explicitement en considération le genre créé socialement au sein de la structure de la société; elle exprime un engagement pour l’atténuation des inégalités de genre à court terme, ainsi que pour leur élimination, à travers le changement vers l’égalité réelle, à long terme » (WGSG, 1990, p. 31).

Les auteur.e.s introduisent quatre grandes thématiques pour la géographie féministe (qui n’en est alors qu’à ses premiers pas) : les transformations de la structure urbaine, l’accès aux services, le rapport entre femmes et développement, et toutes les thématiques qui intègrent la dimension de genre aux analyses de géographie économique.

Ce n’est qu’avec le féminisme poststructuraliste que l’on commence à traiter de l’interprétation des différences sexuelles et des constructions de genre à travers une approche déconstructiviste. Le changement épistémologique pousse la géographie féministe à se configurer comme une géographie du genre, vouée à l’analyse plus structurée des relations de genre comme des constructions sociales et à leurs effets dans l’espace. Les différences de genre sont analysées comme des phénomènes liés à des logiques de pouvoir (Bondi et Domosh, 2001).

La géographie du genre a étudié et critiqué le mécanisme de production des connaissances, en soulignant combien la discipline a opéré à travers une épistémologie sexiste 5) . De plus, elle a porté son attention sur une autre limite de la géographie traditionnelle : croire qu’il est possible d’observer le monde « de l’extérieur », de façon « objective ». Dans ce contexte, le chercheur (homme, blanc, occidental) est censé être extérieur à la réalité observée, excluant ainsi toute subjectivité. La méthode de recherche est souvent quantitative, le chercheur parle à la troisième personne et adopte un style d’écriture neutre, passif et sous-tendu par une terminologie technique. Ceci lui permet de prendre ses distances avec tout type de responsabilité par rapport à son propre travail, en affirmant la nature non politique de la recherche scientifique (Rose 1993, Dixon et Jones III, 2006; voir aussi Chivallon, 2001 et Hancock, 2004). Les études du genre ont réagi contre l’idée que la scientificité (et donc la légitimité) des contenus soit subordonnée à ce type d’organisation méthodologique et stylistique. Elles ont proposé de nouvelles méthodologies qui ont mis l’accent, spécialement dans la recherche sur le terrain, sur la composante subjective et les rapports d’influence mutuelle entre chercheur.e et sujet/objet de la recherche.

Ces réflexions ont autorisé l’expérimentation et la légitimation de nouvelles manières de comprendre et de représenter l’espace et d’appréhender son importance pour les sujets et les sociétés. La critique féministe a en effet favorisé l’utilisation d’instruments d’enquête portant leur attention sur les sujets, en mettant en lumière les aspects « cachés », irrationnels, motivationnels, sentimentaux, existentiels, liés à l’implication des individus dans les pratiques de l’espace (Cortesi, 2006, p. 319). Histoires de vie, biographies personnelles, enquêtes, interviews individuelles, productions littéraires et artistiques, confrontations entre générations ont été ajoutées aux méthodes traditionnelles de recherche en géographie. Le juste poids ainsi donné à la composante subjective de la recherche contribue à valoriser les apports de la rencontre entre chercheur.e et narrateur/narratrice. De plus « les géographes féministes revendiquent aujourd’hui des “savoirs situés”, ne passant plus sous silence les conditions qui les rendent possibles, les réseaux de pouvoir qu’impliquent leurs formulations » (Chivallon 2001, p. 61).

Cette approche relève du tournant culturel qui, bien qu’il ait investi tout le milieu scientifique 6) , est souvent perçu comme associé aux recherches considérées comme « féministes », centrées sur les femmes et conduites par les femmes. De plus, même si l’attention a été portée sur le genre comme construction sociale et symbolique, la recherche a longtemps porté l’attention sur le sujet « femmes ». Alors que genre se conjugue au masculin comme au féminin, la connexion entre pensée féministe et genre comme catégorie d’analyse n’est pas toujours parvenue à se détacher de la seule étude du « féminin ». Or le genre constitue une catégorie d’analyse de première importance : pour les hommes comme pour les femmes, le genre suit des modèles normatifs différenciés, constituant par conséquent un objet d’intérêt incontournable.

La géographie du genre ne s’est pas limitée à l’analyse des concepts traditionnels de la discipline (région, paysage, lieu, territoire, etc.) à la lumière de l’épistémologie féministe; elle a dévoilé de nouveaux objets d’analyse; parmi eux se trouve le corps 7). Elle se présente comme une sous-discipline de la géographie qui, comme d’autres, est résolument interdisciplinaire. Depuis les années 1980, elle s’est distinguée par trois approches théoriques principales : le genre comme différence, le genre comme relation sociale et le genre comme construction sociale (Dixon et Jones III, 2006).

à la géographie des sexualités

Les travaux scientifiques qui ont pris en considération la catégorie « genre » l’ayant pendant longtemps limitée au binôme homme/femme hétérosexuel(le), les recherches sur les identités sexuelles et leurs rapports avec l’espace restent encore aujourd’hui plutôt rares 8) . Alors que l’espace est analysé sous l’angle de l’intersectionnalité, c’est-à-dire des interconnexions entre les catégories de classe, de genre et de « race », la sexualité continue à être négligée. Or, la sexualité ne concerne pas seulement la dimension privée; elle touche les espaces du quotidien (Blunt et Wills, 2000 ; Johnston et Longhurst, 2010) et revêt une portée géopolitique significative (Blidon, 2009a).

En réalité, dès les années 1970, des perspectives de recherche relatives à la sexualité ont émergé dans les études sur les processus de construction des espaces urbains et contribué à leur renouvellement. Les formes spatiales créées par les communautés gaies et lesbiennes sont devenues des objets d’étude. Les villages gays et les quartiers homosexuels des villes des États-Unis  (San Francisco en particulier) ont commencé à être lus comme des paysages culturels, sociaux et politiques, et comme le reflet de l’expérience spatiale des sexualités « autres » (Castells et Murphy, 1983 ; Weightman, 1981). Les travaux portant leur attention sur les relations entre culture, consommation et espace urbain soulignaient le rôle de la communauté gay dans le processus d’embourgeoisement des centres historiques (Casey, 2004). La géographie de la sexualité s’est ensuite éloignée du travail de cartographie des zones résidentielles urbaines 9)  pour étudier la question plus complexe du rapport entre espace, identités sexuelles et pouvoir. Les vies et les pratiques des gais et des lesbiennes dans l’espace urbain ont été explorées dans le but de rendre visibles les sexualités « dissidentes » et les formes de résistance à l’oppression de l’hétéronormativité (Blunt et Wills 2000) 10) .

Le terme d’hétéronormativité indique l’intériorisation de l’hétérosexualité comme expression « normale » des relations sexuelles. Ce concept a permis de réinterpréter les espaces au-delà des catégories traditionnelles et de mettre en question la sexualité normative, c’est-à-dire ce qui est considéré comme « juste » et « normal » (et donc, mérite d’être inclus dans l’espace public). En même temps, cette perspective a permis de réfléchir sur les différentes violations des règles de la norme sexuelle et genrée (Wiegman, 2006).

Ce « tournant sexuel » en géographie a été possible grâce à l’affirmation de la théorie queer. Les queer studies ont permis de renouveler l’étude des rapports entre genre, sexualités et espace public. À partir des années 1990, elles ont commencé à faire sortir la réflexion des logiques binaires (masculin/féminin, homo/hétéro) et à mettre en évidence le genre comme paradoxe. Dans cette perspective, l’espace urbain est lu comme le produit de structures sociales qui excluent les « autres » acteurs de la ville et les corps non normés, ces derniers étant souvent associés aux sujets LGBTIQ 11) .

La théorie queer a remis en question les étiquettes sexuelles et a mis en évidence toutes les déclinaisons créatives du désir sexuel et de ses objets de désir (de Lauretis, 2007). Le terme queer concerne la phénoménologie du bizarre (en anglais le terme signifie excentrique, pas clair, ambigu, dégénéré). Bien que le langage de l’hétérosexualité normative lui ait donné une connotation négative (« pédé » notamment), le terme a été réhabilité par ceux/celles qui critiquent la prétendue universalité et naturalité du paradigme hétérosexuel hégémonique (Dimen et Goldner, 2002). Les théoriciens queers déclarent vouloir exercer une subversion de l’ordre dominant, celui qui opprime les voix « autres » et les identités non codifiées, en jouant avec les symboles et les codes de l’hétérosexualité.

C’est avec Teresa de Lauretis et Judith Butler que le queer s’est diffusé dans le milieu académique et que la queertheory a été formalisée. Déconstruction des catégories de l’identité, analyse de la constitution du corps à la frontière entre matérialité et langage, critique du paradigme normatif hétérosexuel et des dispositifs d’inclusion/exclusion, critique du pouvoir et du biopouvoir sont les axes de réflexion de cette pensée.

À travers la théorie queer, l’hétérosexualité est mise en question. L’hétérosexualité institutionnalisée a été étudiée en relation avec son rôle dans la régulation de l’homosexualité. En effet, l’hétérosexualité normative a aussi un impact violent sur l’hétérosexualité elle-même. Cet aspect a été longtemps ignoré. La critique homosexuelle a mis en évidence comment l’hétérosexualité normative a une forte influence sur la vie des hétérosexuels. Le concept d’hétérosexualité compulsive a été développé grâce au travail d’Adrienne Rich en 1980. Rich se demandait : « Pourquoi l’hétérosexualité n’est-elle pas vue comme un choix, mais seulement comme un fait biologique? Est-ce que l’hétérosexualité peut être considérée comme un choix ou bien s’agit-il d’une imposition sociale et politique? Est-ce que l’hétérosexualité, au même titre que la maternité, est une institution politique trop structurée? »

Le discours hétéronormatif est agressif envers les formes de sexualités qui sortent de l’hétérosexualité normative. En prescrivant les comportements à ne pas adopter, il codifie simultanément les comportements considérés comme « normaux » et « justes ». Les sujets LGBTIQ sont marginalisés par ce discours au même titre que les hétérosexuels qui adoptent des pratiques vues comme s’écartant de la norme. De cette manière, les personnes qui adhèrent au modèle hétérosexuel sont obligées de se conformer et d’assumer toutes les attitudes et tous les comportements caractérisant la « féminité » et la « virilité » normatives. De cette façon, l’identité hétérosexuelle influence le contrôle physique des corps en même temps que le contrôle des institutions étatiques et de la culture hégémonique (McDowell et Sharp, 1999). Cela se traduit par une gestion des espaces très normée. L’analyse géographique de ces questions nous permet de rendre visible la manière dont l’hétéronormativité s’inscrit spatialement, comment elle est reproduite et légitimée par les pratiques et les performances des individus.

De la performance

En 1990, Judith Butler publie aux éditions Routledge Gender trouble. Ce livre est devenu la référence incontournable de la théorie queer. L’auteure y esquisse une théorie de la performativité de genre à travers une relecture du concept de performance, emprunté à la linguistique et à l’anthropologie.

Victor Turner, dans The anthropology of performance (1986), avait affirmé que « le terme “performance” vient de “parfournir”, qui, en ancien français, signifie littéralement “fournir complètement ou exhaustivement”. ‘Performer’ signifie donc produire, compléter quelque chose, exécuter un ordre ou accomplir un projet. Mais, de mon point de vue, l’exécution » peut générer quelque chose de nouveau. La performance transforme le soi. […] Les règles lui servent de cadre, mais le « flux » de l’action et de l’interaction à l’intérieur de ce cadre peut mener à de nouvelles idées et générer de nouveaux symboles et signifiants, qui peuvent être incorporés dans de futures performances ».

La performance a donc un caractère expérimental et, en même temps, critique : grâce à l’action, il est possible de vivre et de compléter une expérience, et, par le biais de la mise en scène de notre corps, de réfléchir à l’expérience même.

Turner affirme que l’anthropologie de la performance est une partie essentielle de l’anthropologie de l’expérience, que chaque type de performance culturelle, y compris le rite, la cérémonie, le carnaval, le théâtre et la poésie, est l’explication de la vie même. La performance rend visible quelque chose qui, dans des conditions normales, est scellé hermétiquement, inaccessible à l’observation et au raisonnement quotidien, enterré dans les profondeurs de la vie socioculturelle.

Avec Judith Butler, le concept de performance devient un leitmotiv des queer studies12) . Butler (2006, 2008, 2009) s’arrête sur les fondements théoriques de la théorie queer et donc sur le concept de performativité. Le terme est utilisé pour indiquer le pouvoir qu’ont certaines expressions linguistiques de faire advenir l’action au moment même où elles sont énoncées. Cette définition se rattache aux théories du langage de John L. Austin (1982). La nouveauté centrale introduite par Austin dans l’histoire des idées linguistiques consiste dans l’invitation à regarder le langage non plus, ou non seulement, comme un instrument pour décrire un état (extérieur ou spirituel), mais plutôt comme une action. Les actes performatifs sont des composantes des actes rituels auxquels sont applicables des critères spécifiques d’évaluation (Pasquino, 2011).

Dans la perspective de Butler, les actes performatifs sont des formes du discours autoritaire, car non seulement ils exécutent une action, mais ils confèrent un pouvoir contraignant à l’action exécutée : « Si le pouvoir du discours de produire ce qu’il nomme est lié à la performativité, alors l’expression performative est un domaine dans lequel le pouvoir agit comme discours » (Butler, 2009).

Pour Butler, le genre est un énoncé performatif qui a la capacité de créer ce qu’il nomme. Conçue comme une assignation normative, la performance cite des gestes, des postures, des mots, les réitère, les répète et finit, en les reproduisant sans cesse, par naturaliser le genre. Le genre est donc une performance parce qu’il n’existe pas avant d’être agi. Il n’est pas une qualité du sujet, mais est une citation de la norme. Par conséquent, ce qui permet l’existence de la norme est le fait de la citer et de la répéter. Dans ce contexte, le sexe est l’antécédent artificiel du genre; il n’est pas « naturel », mais au contraire « naturalisé » et rendu invisible par le pouvoir du discours. En conséquence, le genre est toujours une imitation, mais une imitation sans original : c’est l’acte imitatif, la performance, la citation qui crée la notion d’un original antécédent (Arfini, 2011).

L’analyse de Butler sur l’ontologie du genre a remis en cause la naturalité du binarisme sexe/genre dans laquelle l’identité de genre (masculin/féminin) est conçue en relation à deux sexes naturels : mâle/femelle. Cette opposition binaire est à la base du désir hétérosexuel. Butler affirme aussi que les sexes sont des constructions sociales et que cette division binaire (un sexe et son opposé), n’a rien de « naturel ». Pour elle, l’identité de genre ne correspond pas à une essence biologique. Pour articuler la déconstruction du binôme identité de genre/essence biologique, elle mobilise le concept de performance qui devient un outil critique pour dénaturaliser les catégories sociales et pour déstabiliser les formes dominantes de reproduction sociale. Selon sa réflexion, le ‘doing‘, le « faire » du discours, les connaissances préconstituées et les répétitions produisent les sujets sociaux. Par conséquent, les identités n’existent pas avant la performance (Gregson et Rose, 2000).

Butler critique la position féministe basée sur la différence et porte l’attention sur la nécessité de combattre non pas la domination masculine, mais plutôt le paradigme hétérosexuel. La définition du sexe dans le cadre de la seule culture occidentale a empêché la compréhension profonde des relations de pouvoir liées à l’hétérosexualité (Pasquino et Plastina, 2009). Le paradigme hétérosexuel est devenu la norme. Il ne se renforce pas seulement grâce à l’exclusion et à la sanction des « transgressions », mais aussi grâce au langage qui permet d’énoncer la norme, de la répéter et ainsi de la naturaliser.

Géographie et performance

Le corps devient l’outil ou, à une échelle micro, le lieu où la performance prend vie. C’est pourquoi l’étude de la performance est strictement liée à celle des corps et à leur place dans l’espace. Le corps, en tant que lieu ou localisation de l’individualité et de la construction des sujets, est impliqué dans les mêmes dynamiques de pouvoir que celles qui définissent la normativité de l’espace, en séparant les corps qui « comptent » de ceux qui ne possèdent pas les caractéristiques requises (Butler, 2009).

Toutefois, si, d’un côté, il y a une dimension limitative du langage liée à la performativité, d’un autre côté, cette dernière donne la possibilité d’un changement social et politique puisqu’on peut toujours renverser la valeur de la performance et l’utiliser pour affirmer, montrer, rendre visible ou simplement porter l’attention sur quelque chose. C’est le cas, par exemple, des hate speech, des insultes qui peuvent être utilisées de manière déformée, créative et positivement déviante 13)  (Butler, 2004).

La relation entre performance et espace a été explorée dans la géographie anglo-saxonne à plusieurs reprises. En effet, l’idée de Butler de performativité a fortement influencé la géographie critique dans le but de dénaturaliser les « évidences » des pratiques sociales. Performance et performativité sont des outils conceptuels pour la géographie critique parce qu’ils permettent de dénaturaliser les idées acquises sur les pratiques sociales (Gregson et Rose 2000). En géographie, la performance désigne un corps en action qui produit perpétuellement une nouvelle réalité (Thrift, 2000) : « la performance désigne la pratique en situation d’un individu, en ce qu’elle incarne des normes socioculturelles qui la régissent, mais aussi en ce qu’elle participe elle-même à la reproduction et/ou à la subversion de ces normes » (Chapuis, 2010, p. 4). Minelle Mahtani (2004), dans sa relecture géographique du travail de Butler, souligne d’abord comment sa théorisation du genre a remodelé la façon dont la géographie analyse le rapport entre les corps, la production des identités et leur rapport à l’espace. Dans le même temps, elle souligne comment sa notion de performativité a contribué à repenser le concept d’espace. Pour expliquer cela, Amandine Chapuis, dans son article sur l’état des lieux relatif à l’usage de la performance en géographie (2010), cite la position de Nigel Thrift (2000) : « L’approche non représentationnelle, prônée notamment par Nigel Thrift, oppose quasiment performance et représentation, la représentation étant une image, une description du monde, ayant une dimension essentiellement intellectuelle, alors que la performance désigne un corps en action, qui produit perpétuellement une nouvelle réalité » (Chapuis, 2010, p. 46). Les travaux géographiques s’intéressant à la performance mettent les pratiques au centre de la réflexion géographique (Thrift et Dewsbury, 2000).

En particulier, depuis la moitié des années 1990, la géographie a utilisé le travail de Butler pour explorer la relation entre usage du corps, production de l’espace et reproduction des normes de genre et sexualité 14) .

Perspectives pour des géographies queers 

Le cadre de référence ici esquissé, bien que de façon synthétique, nous permet de repérer une série d’avantages qui relève de l’application du concept de performance en géographie.

D’abord, réfléchir sur la performance nous permet de porter l’attention sur le rapport entre corps et espace. Cela nous permet de mettre en évidence la matérialité de ce rapport et les conséquences sur les transformations de l’espace. Cela s’avère particulièrement intéressant pas seulement dans la géographie du genre et de la sexualité, mais aussi dans les recherches sur les mouvements sociaux et sur l’usage de l’espace (surtout urbain) dans le militantisme.

En effet, à travers le concept de performance on peut dévoiler le caractère normé, hétéronormé, réglementé de l’espace public, car la citation des normes et leur répétition apparaissent de façon évidente quand on porte l’attention sur les corps et sur les comportements des individus dans l’espace public. On peut voir comment le corps « juste » qui occupe de plein droit l’espace public est le corps de l’homme blanc, occidental, jeune et sain : tous ceux qui sortent de ces paramètres sont d’emblée classés dans l’a-normalité. Ce processus se reflète sur l’organisation des espaces publics, en particulier urbains, qui deviennent le cadre de la « normalité », en s’appuyant sur une normalité supposée. C’est ainsi qu’un espace considéré comme neutre peut devenir extrêmement violent dès lors qu’il exclut les sujets « a-normaux ». Cependant, ces sujets possèdent un potentiel de subversion qui peut permettre aussi de transgresser les normes qui régissent les espaces publics. Les performances mises en place par certain.e.s acteurs/actrices LGBTIQ, par exemple, utilisent le corps comme un outil pour réagir à un espace public normatif et hétéronormé.

La performance fait partie des nouvelles modalités de militance (Ion, Franquiadakis et Viot, 2005) qui caractérise les mouvements collectifs à partir des années 2000. Il s’agit de mises en scène, d’actions, de représentations qui mettent au centre le corps, notamment comme outil de résistance aux normes de genre et comme moyen pour rendre visible et pour dénaturaliser l’espace hétéronormé.

Il est donc possible de jouer avec les identités fixées pour les transgresser à travers leur mise en scène. À travers l’ironie et le mépris, on assiste à un renversement symbolique du corps social qui résiste à la volonté de définition normative. La performance exerce une fonction subversive de l’ordre établi qui opprime les voix et les identités « autres » et permet de jouer avec les codes et les symboles de l’hétérosexualité.

Il est donc nécessaire de développer les recherches sur le phénomène d’affirmation de l’identité LGBTIQ à travers l’usage de l’espace public pour comprendre ce genre d’expression. En outre, la croissance des épisodes d’agression homophobe dans beaucoup de pays rend urgente une réflexion sur ce sujet. La naturalisation de l’espace public comme espace hétérosexuel risque, en effet, de légitimer l’invisibilisation des sujets non-hétéronormés et, dans des cas extrêmes, d’inciter à la transformation de l’agression verbale et psychologique en agression physique.

La géographie des sexualités, définie et légitimée comme une branche de la géographie, peut contribuer de manière importante au dévoilement des normes et des structures de pouvoir qui oppriment et excluent de l’espace (public) les dissident.e.s sexuel.le.s. En même temps, comme Bell et Valentine (1995a) et Valentine (1993) l’ont montré, elle peut questionner le caractère hétéronormatif de la discipline géographique et de l’institution universitaire. Le rôle de la géographie dans ce processus de déconstruction et de dévoilement s’avère essentiel, d’autant plus que « le géographe appartient à la catégorie des “experts” investis d’une certaine autorité, il ne peut ignorer le fait qu’il contribue à faire exister ce qu’il décrit » (Hancock 2004, p. 172).

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Français, langue vivante

Ariane Sirota

Résumé : Français, langue vivante traite d’un parcours singulier dans l’appropriation du langage en tant que matériel culturel à portée politique. Du contexte de l’enfance aux rencontres édifiantes, sans oublier les lectures (telle celle La pensée straight de Monique Wittig), il s’agit d’éclairer un cheminement vers un positionnement militant dans l’usage de la langue. Une langue vivante pouvant évoluer, justement, selon les usages.

Bien des mouvements de pensée pouvant être considérés comme précurseurs ou fondateurs de théories queer font grand cas de l’espace socioculturel à interroger. Pour n’en citer qu’un, le premier qui me vient à l’esprit est le féminisme matérialiste. Le langage me semble être un matériel culturel central. De ce point de vue la pertinence d’éclairer les spécificités des théories, pratiques et milieux queers francophones m’apparaît évidente. Pourtant, quand je lis « Québec, France, Belgique, Suisse, Afrique francophone, DOM-TOM, etc. », de cette énumération figurant dans l’appel à texte pour la présente publication, ce que je sais le mieux, c’est la diversité, et ce, y compris du point de vue de la langue parlée. Usages syntaxiques, lexiques, influences des langues proches géographiquement ou historiquement — ou encore législation — la francophonie n’est pas monolithique, parler des francophonies me conviendrait mieux, si tel était mon projet. Puisque je ne saurais avancer sur le terrain d’un cas général, je m’engage sur le chemin du particulier, du personnel.

J’apprenais à écrire, en banlieue parisienne en 1986, lors de la publication de la circulaire de Laurent Fabius 1) sur la féminisation des titres professionnels. Je passais le bac, en 1998, lorsque ce texte ministériel a été complété par les travaux du gouvernement Jospin 2) . Ces dispositions m’inspirent une insatisfaction certaine. Les connotations sont plus durables que les gouvernements. Essayez donc, en parlant suffisamment lentement, de dire « Je suis sa maîtresse… » De trop nombreux interlocuteurs s’attendront plus à une fin de phrase renvoyant à la vie privée qu’à l’enseignement… d’un art martial, tant qu’on y est! Et il y aussi des faux amis : des noms aux terminaisons féminines qui désignent encore, selon les dictionnaires, les épouses des messieurs occupant les fonctions en question. Ces termes restent-ils sans forme féminisée car celle-ci était déjà en usage pour recouvrir une autre réalité? Soit : ne peut-on changer les usages pour que ce vocabulaire coïncide avec une nouvelle donne sociale? Bref, à mes yeux, maintenir l’expression « Madame la colonelle » pour évoquer l’épouse d’un officier, c’est considérer que nous vivons encore dans un temps où il est de bon ton d’être désigné.e d’après la fonction d’un conjoint. Ainsi, puisque la France vient d’ouvrir le mariage « aux personnes de même sexe » on peut maintenant facilement imaginer les faire part de mariage de Mesdames le colonel et la colonelle. Les textes votés, comme les circulaires ne suffisent pas à changer les usages. En février 2012 3) , une circulaire ministérielle enterrait le terme « Mademoiselle » en France. Je préfère aujourd’hui vous épargner la liste rébarbative, et incomplète, des formulaires plus ou moins officiels que j’ai relevés qui proposent toujours trois choix à la rubrique « civilité ».

J’ai grandi dans une banlieue dite rouge, un espace dense, multiculturel, auprès d’adultes militants au quotidien : antiracistes, travaillant pour l’accès aux différentes formes de culture pour toutes et tous. J’ai poussé avec la croyance que les mots valaient mieux que les coups, et que le manque des premiers faisait trop facilement affluer les seconds. Qu’il n’y ait pas de terme approprié pour chacun.e ne pouvait être anodin, je ne pouvais y être indifférente. Quand j’ai eu viscéralement envie, besoin, de m’y mettre, j’imaginais que celles et ceux qui m’avaient précédé.e.s avaient essuyé les plâtres et que ma démarche ne pourrait être perçue comme farfelue. Dans ma vie professionnelle de salarié.e, je pouvais parfois rencontrer des termes prolongés de (e), ou –e, cela ne me convenait pas. De la même façon, à lire les offres d’emploi avec deux formes se succédant, je ne peux toujours m’empêcher de penser que l’ajout n’est là que pour se mettre en conformité avec la législation. Même l’ordre peut attirer mes soupçons : si le féminin est mis en avant, ce ne serait que par galanterie, soit à mes yeux, une convention attachée au système d’oppression sexiste dissimulée sous l’apparence d’une soit disant politesse.

Je vis dans un pays où quand on prend des renseignements auprès des services de l’état pour la création d’une association, les modèles de statuts présentent ceci :

« un bureau composé de :

 1) Un président; 2) Un ou plusieurs vice-présidents; 3) Un(e) secrétaire et, s’il y a lieu, un secrétaire(e) adjoint; 4) Un trésorier(e), et, si besoin est, un trésorier adjoint. »4)

J’ai eu l’impression de ne pas avoir à chercher très loin pour trouver http://www.langagenonsexiste.ca/. Je me suis essayée aux usages proposés. J’appréciais la logique, la volonté de changer d’ère au regard de la règle « au pluriel, le masculin l’emporte » avec les pluriels en -z par exemple. Lire cela dans un manuel ne pouvait me convaincre en profondeur, j’avais besoin de pratique.

Hors des livres, ce sont d’autres formes que j’ai rencontréEs. Et à les lire et entendre conjuguées ou accordées à la première personne du singulier, là, j’ai pu sentir s’ouvrir un espace non seulement de confort, mais aussi de liberté. Si la recherche documentaire correspondait à une volonté personnelle, c’est l’exposition à ces dire et faire autrement qui a levé certaines de mes résistances intériorisées. Car ce qui me chiffonnait, ce n’est pas seulement la visibilité d’un genre grammatical par rapport à un autre, mais bien, comme je l’évoquais plus haut, les connotations charriées, bref, le parallèle avec la répartition des rôles sociaux. Je n’ai aucune envie d’être assignée au rôle social stéréotypé attaché au sexe déclaré à ma naissance. Cela ne me correspond pas, je ne m’y reconnais pas. Mettre à niveau « elle » et « il » ne convient donc pas à ce qui m’anime. Trouver d’autres dires qui nous extraient de la dichotomie féminin/masculin, voilà qui me motive autrement. J’apprécie donc l’usage du « E » en finale parce que cette terminaison nous sort nettement des usages en vigueur.

Si à l’oreille, avec le tic de langage répandu ajoutant des « -euh » en fin de mot, cela pouvait sembler relativement neutre, à l’écrit c’est autre chose. Dans les espaces d’échanges électroniques, les majuscules sont vues comme des exclamations, des cris. Et il se trouve qu’on m’a vite renvoyé l’impression d’une revanche avec une forme féminine qui l’emporterait systématiquement. Outre la relance de débats sur la pertinence de la féminisation des titres et fonctions du fait de la dépréciation semblant aller de pair avec ces modifications (ben oui, hein, en plus, on en a eu des maires et de ministres réclamant qu’on les appelle madame le m…), on m’a même prêté de la misandrie. Ces autres modalités me conviennent suffisamment pour que j’accepte de faire face à l’incompréhension, voire à l’animosité qu’elles peuvent générer, et trouver régulièrement en moi les ressources nécessaires à m’en expliquer à ceulles qui m’entreprennent sur le sujet sur des tons pas toujours engageants. Je veux bien marquer le coup chaque fois que je proclame implicitement que ma vision de l’humanité n’est pas binaire.

Je suis devenuE sensible à l’omniprésence de l’hétérosexisme. Je peux me sentir militantE au quotidien en relevant régulièrement la portée d’expressions véhiculant des stéréotypes. L’injustice et l’aliénation peuvent m’apparaître partout, ce qui me met en colère. D’autant plus en colère parfois que je ne me trouve pas toujours au milieu de personnes conscientes de cet état de fait. Je vis dans un pays où, à l’été 2011, 80 députés ont écrit au ministre de l’éducation nationale pour s’opposer à toute introduction de « la théorie du genre » (c’est leur expression) dans certains manuels scolaires 5) . Alors que ce premier pas faisait déjà bondir sur les bacs de droite des hémicycles (je n’ose évoquer des débats plus récents, je ne saurais en parler de façon « pondérée »), de mon parcours, marqué par la sensation de confort et de liberté trouvée à parler de moi en usant du –E, découle une volonté qui a aussi été largement renforcée par des portées politiques plus large encore :

– encourager à accueillir l’enfant comme une personne humaine à part entière (les attentes liées aux stéréotypes de genre pourront peut-être plus facilement être mises à distance si ce n’est plus un élément incontournable aux yeux de l’administration) ;

– permettre aux parents d’enfants intersexués de prendre plus de temps pour décider, ou non, d’une opération de « réassignation », ou de laisser grandir l’enfant pour qu’il/elle en décide part il/elle-même ;

– permettre aux personnes trans’ de ne pas perdre l’accès aux services publics et exercice des droits civiques ;

– envoyer un signal fort à l’international, particulièrement vers les pays qui ont des dispositions légales discriminant les citoyens selon le critère M/F.

Lors d’un débat organisé pour le vernissage d’une de mes expositions 6) , j’ai pu observer la panique de certainEs des interlocuteurEs m’entendant ainsi affirmer mon engagement pour l’abolition du critère « sexe » dans l’état civil. Cette panique, je la constatais sans la comprendre. Le souvenir du sentiment intense d’émancipation qui a été le mien autour de ma prise de conscience en la matière était trop grand pour que je puisse envisager qu’on regarde ce saut avec crainte. Je les voyais se défendre qu’on leur retire un repère, sourdEs à l’ouverture à d’autres possibles, à plus de liberté. Cet autrement que j’appelle de mes vœux n’avait de forme que celle du chaos dans leurs esprits, tant l’ordre actuel a bétonné ses postulats jusqu’à les faire passer pour « naturels ». Pour sortir de l’indignation systématique qui épuise, et pouvoir espérer, il me faut être en mesure de proposer : donner corps, au moins dans l’imaginaire, à d’autres ordres sociaux non ou moins sexistes.

Je suis retournéE vers les livres, vers la fiction cette fois, sur les conseils de l’équipe d’On est pas des cadeaux!, « l’émission transpédégouine et féministe » sur radio Canut 7) . Dans Les dépossédés, d’Ursula K. Le Guin, j’ai lu l’évocation d’une langue sans article possessif. Cet idiome était celui d’une planète anarchiste. Alors j’ai essayé. J’ai commencé à écrire mes propres fictions en utilisant la tournure qui m’allait le mieux, pour des récits inscrits dans des environnements proches de l’ici et maintenant 8)  sur des plans technologiques et culturels. Puis en usant d’autres tournures, en imaginant les sociétés qui correspondraient. Une langue pour chaque espace. Chaque cité avec son échelle de valeurs, ses modes de vivre ensemble, ses croyances parfois. Son regard sur l’ailleurs sexiste, sa volonté d’en être complètement coupé, ou non. Et, finalement, une façon de concevoir l’humanité. Telle communauté fondée par un groupe issu de la sphère médicale considérait que nous étions touTEs d’abord féminins, aussi le féminin l’emporte au pluriel et leurs contes commencent par « Elle était une fois… », telle autre rejetant toute vision binaire, l’éjaculation n’étant pas réservée aux individus portant des spermatozoïdes, usant du « iel » et d’autres formes dans un esprit non genré pour tous les sujets, animés comme inanimés.

Il y a quelques mois, La pensée straight de Monique Wittig m’est parvenu. J’ai été frappéE par chaque partie du fin volume regroupant articles, textes de conférence et préfaces. En préambule, trois textes rédigées pour cette édition de 2007 chez Amsterdam, a posteriori donc. Si ces introductions participent à planter le décor, c’est celui d’ici et maintenant qui prend autrement corps à mes yeux, ou comment en France le féminisme qui a la plus grande audience est au moins teinté d’essentialisme. Un pan d’histoire que j’avais pu deviner en creux dans les échanges avec des personnes que je considère comme « passeurEs » (de lexique, de livres, et parfois de fluides corporels) mais dont je n’avais encore eu accès à une sorte de récit linéaire. L’accès au matériel intellectuel comme aux espaces de pratiques partagées (associations, collectifs, ou groupes encore moins formels), hors, ou en marge d’un système hétérosexiste n’a pas été évident dans mon parcours, et ceulles qui m’ont indiqué ces agréables lisières (mes passeurEs) ne sont pas les vestales des lieux. La transmission se fait au gré des rencontres. Pas d’enseignement systématique. Pour le regarder du bon côté : cela laisse toute la place au libre arbitre de qui veut s’y intéresser. Après tout, toute chose est lacunaire, jusqu’à la matière. Jusque-là, je ne comprenais en rien comment le féminisme médiatisé, tel celui représenté par Osez le féminisme 9) , pouvait dominer la scène française qui avait pourtant connu l’émergence d’un féminisme matérialiste quelques décennies plus tôt. Je reste troublée par ce que j’ai qui m’avait échappé : l’éviction de Monique Wittig de la rédaction française de la revue Questions Féministes est liée à ses mots les plus repris, « les lesbiennes ne sont pas des femmes », citation que j’étais loin d’ignorer, pourtant.

Je vis dans un pays où, il y a plus de trente ans, l’hétérosexualité a été décrite en tant que système politique, et où la principale tenante de cette vision n’a plus trouvé place. Bien que je puisse me représenter que le rejet de ce regard s’articule avec une crispation sur une autre appréhension des choses, j’ai encore du mal à accepter que ce logiciel ait pu être si clairement repoussé en marge du paysage local. Étant capable, ici et aujourd’hui de ressentir une « oppression sexiste », et que je regarde touTEs les protagonistes (moi comprisE) avec leur coreponsabilité, il m’est difficilement supportable de constater jour après jour qu’on ne parle encore que de « domination masculine » dans les médias et dans les mouvements dont ils se font le plus l’écho. La compréhension, toute raisonnable, du lien historique entre la situation présente et le différend qui a mené Monique Wittig outre-Atlantique ne me rend pas la situation plus acceptable sur le plan nerveux.

Monique Wittig cite ses propres passeurEs et les idées qu’iels lui ont insufflées, telle Sande Zeig pour l’effet des mots sur les individus jusque dans leurs corps : « les corps des acteurs sociaux sont formés par le langage abstrait aussi bien que par le langage non abstrait ». 10)

C’était comme un soulagement de retrouver des conclusions que je partage alors que j’ai la ferme impression que la somme d’informations dont j’ai disposé pour forger cette opinion est sensiblement différente. Et cela s’est fait dans le plaisir car rares sont les formules qu’on attribuerait à un jargon de spécialiste, et les propos sont présentés avec leur contexte, mis en perspective, et ce, tant du point de vue socioculturel que de celui des mouvements de pensée.

Bien des passages m’ont enthousiasméE, quelle émotion tout de même de lire : « …grâce à l’abolition de l’esclavage, la “déclaration” de la “couleur” est maintenant considérée comme une discrimination. Mais ceci n’est pas vrai pour la “déclaration” de “sexe” que même les femmes n’ont pas rêvé d’abolir. Je dis : qu’attend-on pour le faire? » 11) . Surtout en sachant que cela a été rédigé en 1982, une époque où la recherche n’avait pas montré l’impossibilité de déterminer ce que serait une « vraie femme ». 12) Soit, bien avant que des scientifiques aient offert de si nombreux appuis à ceulles qui regardent la dichotomie de sexe comme une fiction.

Homo sum 13)  m’a fait un effet réconfortant d’une certaine façon. La mise en valeur du parcours particulier pour enrichir le regard sur l’humanité d’un point de vue universel et l’éclairage sur une histoire d’une vision dichotomique du monde me semblent stimulants et pourvoyeurs de leviers, d’arguments, pour inviter à déconstruire l’approche hétéronormée. Elle y rend en effet compte d’un point origine. Une liste de termes et de leurs contraires remontant à l’antiquité hellénique, féminin et masculin, figurant, comme opposés ou complémentaires. Ce que j’en garde, c’est la possibilité d’un avant, et/ou d’un ailleurs où les situations, personnes et problématiques ne seraient pas envisagées de façon binaire.

Paradigmes 14) , chapitre qui consiste en une suite de mots définis par ses soins avec tout ce qu’ils charrient de connotations, a eu un fort écho en moi puisque je partage cette appréhension du lexique avec ce qu’il véhicule. Cela me semble aussi dire quelque chose des difficultés qu’on rencontre dans les démarches de récupérations de termes qu’on peut trouver mal employés, ce qui me renvoie à son propos sur « la-femme 15)  ». Plus tôt dans le volume. Le terme « féminisme » était lui aussi questionné pour le penchant essentialiste qu’il pouvait receler, ce pourquoi, autour de moi certainEs préfèrent se dire « antisexistes ». Cette année encore, j’ai trop entendu parler du 8 mars comme de la « journée de la femme », plutôt que de la « journée internationale des droits des femmes ». Outre l’invisibilisation des luttes, ce qui me hérisse peut-être le plus là-dedans, c’est l’usage du singulier qui renvoie à mes yeux à une féminité canonique, unique, telle que l’évoque Monique Wittig en développant son propos autour de « la-femme ». C’est ce type de réflexions qui me pousse à fouiller du côté des néologismes ou la récupération de termes qui ne sont plus usités plutôt que d’affronter toujours l’adversité de la réappropriation d’un vocabulaire encore courant, mais dévoyé.

Il me semble qu’il y a beaucoup à partager ou à inventer, quand je pense que je n’ai pas encore eu vent d’une traduction satisfaisante d’« empowerment ». Je partage ainsi le constat de Valérie Mitteaux, documentariste : « (…) – pourquoi toujours pas de mot en français – oui je sais “empouvoirement” n’est pas du plus bel effet. Les Ibériques et les Sud-Américains ont formé des “empoderar” plus seyants. L’idée est puissante, derrière ces néologismes un peu lourds. Mais n’intéresse pas trop la France semble-t-il. » 16)

Je vis dans un pays où on se drape encore d’honorabilité au son du refrain « la France, pays des droits de l’Homme », la première déclaration n’y incluait pas les femmes. Je vis dans un pays où on se targue d’une histoire longue et glorieuse et où Olympe de Gouges 17)  est souvent oubliée 18) . Je vis dans un pays où l’on ne parle pas encore « des droits humains ».

Alors que je pensais avoir atteint le comble de mon plaisir ou de ma stimulation intellectuelle, la progression de ma lecture m’a amenée aux chapitres sur son écriture romanesque. À l’évoquer ici, je sens la mienne inhibée. Pourtant, l’influence de cette lecture n’est pas étrangère à la motivation qui m’a amenée à proposer un article sur ce thème. La volonté d’en partager ne serait-ce qu’une partie, d’encourager d’autres à y puiser quelque chose de tout aussi personnel. Le sentiment de responsabilité assorti à la liberté a trop souvent ce fâcheux effet secondaire : une sensation de vertige qui immobilise.

Tout le travail sur les pronoms, et la volonté politique qui le sous-tend est clairement mis en lumière dans les parties consacrées à l’Oppoponax et à Les Guerrillères. L’évocation de ce second ouvrage, promouvant le pronom « elles » pour le pluriel et même l’universel ne pouvait me laisser indifférente compte tenu de l’analogie de certaines des pistes que j’explore, comme évoqué précédemment. Le premier, usant de l’indéfini « on » a reçu le prix Médicis en 1964. Je n’ignore pas que chaque prix littéraire a une identité propre, et qu’elles ont parfois évolué au cours du temps. Je ne peux cependant pas m’empêcher de me questionner sur l’évolution de ce qui est primé, et au-delà, édité, quand je pense que c’est pour un ouvrage démontrant sa capacité à adopter une langue plus académique que Virginie Despentes a reçu le prix Renaudot en 2010 avec Apocalypse Bébé. Si le propos de l’auteure reste percutant, je suis parfois inquiète de ce qui est admis dans les canaux de diffusion culturelle les plus larges (mainstream, c’est pas très francophone). Il me semble que certains propos ne trouveraient pas à être retransmis aujourd’hui. Pour prendre un exemple nous renvoyant jusque dans les années 60, je me demande quelle maison de disque produirait Les nuits d’une demoiselle 19)  ces temps-ci malgré la diction et l’aplomb remarquables de Colette Renard, défunte auteure et interprète de cette savoureuse chanson.

J’en reviens à ce que j’ai retenu de La pensée straight, dès ces premières pages, de la partie éponyme. Monique Wittig y cite L’Idéologie allemande de Marx et Engels :

« Les pensées de la classe dominante sont aussi, à toutes les époques, les pensées dominantes, autrement dit la classe qui est la puissance matérielle dominante de la société est aussi la puissance dominante spirituelle. La classe qui dispose des moyens de la production matérielle dispose, du même coup, des moyens de la production intellectuelle, si bien que, l’un dans l’autre, les pensées de ceux à qui sont refusés les moyens de production intellectuelle sont soumises du même coup à cette classe dominante. Les pensées dominantes ne sont pas autre chose que l’expression idéale des rapports matériels dominants, elles sont ces rapports matériels dominants saisis sous forme d’idées, donc l’expression des rapports qui font d’une classe la classe dominante ; autrement dit, ce sont les idées de sa domination. 20)  »

Le langage me semble être le premier support véhiculant les productions intellectuelles. Mon besoin de le bousculer est bien lié au fait que celui en usage aujourd’hui est celui de la domination, y compris sexiste. Dénoncer chaque jour le sexisme ordinaire me laisse insatisfaitE. Faire attention à parler d’oppression (hétéro)sexiste et non de domination masculine, et expliquer pourquoi je préfère une expression à l’autre ne me suffit pas. Pour ne pas rester dans la seule posture de résistance (celle dans laquelle je m’épuise à m’indigner), j’ai besoin d’être en situation de pouvoir proposer. Proposer d’autres possibles, et ce de façons qui fassent sens, images, dans l’esprit de mes interlocuteurEs, ou s’il ne leur évoque rien encore, que mes mots, ou autres interventions, puissent inoculer quelque chose dans leur imaginaire, semer autre chose que la peur du chaos que j’ai trop souvent rencontrée.

Outre la façon dont tournure et syntaxe habituelles forment au moins une partie des habitudes de raisonnements et démonstrations logiques, le lexique disponible et/ou accessible permet ou non l’épanouissement de certaines réflexions. L’usage fréquent de certains termes, et notions associées, leur omniprésence peut engendrer une forme d’évidence les concernant. Ils se patinent de « naturel » et ne sont plus questionnés, ils entrent dans le domaine du « bon sens ». Leur revers n’est pas nommé « mauvais sens », mais simplement rejeté, considéré comme sans fondement (alors même qu’on est bien en peine de dire quel serait le fondement du dit « bon sens »). Le questionnement de l’ordre établi (qu’on le nomme politique, socioculturel, symbolique ou autrement encore) est perçu comme dangereux pour la paix sociale, donc à reléguer urgemment à la marge, souvent avec les personnes qui auront soulevé ces questions. On rencontre cette mécanique bien huilée sur de nombreux sujets, notamment ces derniers temps, autour de la remise en cause du système capitaliste. Me viennent en tête les propos de Franck Lepage 21)  : « Un philosophe aujourd’hui oublié, Herbert Marcuse, nous mettait en garde : nous ne pourrions bientôt plus critiquer efficacement le capitalisme, parce que nous n’aurions bientôt plus de mots pour le désigner négativement. 30 ans plus tard, le capitalisme s’appelle développement, la domination s’appelle partenariat, l’exploitation s’appelle gestion des ressources humaines et l’aliénation s’appelle projet. ». Ainsi, en avril 2013 on a pu voir et entendre, sur une chaîne publique un neurobiologiste n’envisager comme alternative au capitalisme que le régime de la Corée du Nord 22) . Cette peur de voir l’ordre actuel bousculé, et ce besoin de partager cette peur font écho à ce que j’ai rencontré de mon côté autour de la question de l’abolition du critère « sexe » dans l’état civil. Alors que tournent fréquemment sur les réseaux sociaux des textes se jouant de l’ordre des lettres arguant que : « Sleon une édtue de l’Uvinertisé de Cmabrigde, l’odrre des ltteers dans un mot n’a pas d’ipmrotncae… », j’avoue être plus curieuse d’entendre les spécialistes du cerveau m’éclairer sur les difficultés ressenties à la lecture de textes autrement retravaillés, tel cet extrait d’un autre volume de Monique Wittig, Le corps lesbien 23)  :

« M/a très délectable j/e m/e mets à te manger, m/a langue humecte l’hélix de ton oreille se glissant tout autour avec délicatesse, m/a langue s’introduit dans le pavillon, elle touche l’anthélix, m/es dents cherchent le lobe, elles commencent à le broyer, m/a langue s’immisce dans le conduit de ton oreille. »

C’est un retour qu’on me fait régulièrement concernant mes travaux 24) , jugés plus ardus en la matière que l’extrait reproduit ci-dessus. Et je peux confirmer que l’effort à fournir pour les composer n’est pas non plus des moindres.

Les mots sont importants (et vous savez certainement que je ne suis pas lae seulE de cet avis cf http://lmsi.net/). C’est la conviction dans laquelle j’ai grandi, une des réflexions que Monique Wittig a chéri de Sande Zeig, et ce que j’ai expérimenté comme je l’ai rapporté précédemment. La « bravitude », néologisme de Ségolène Royale, a largement été moquée 25) . Mais peut-être était-ce parce qu’il s’agissait de la première personne considérée comme femme en situation d’emporter la présidence Française. En d’autres temps, une telle prise de risque lexicale était perçue comme signe de la bonne éducation littéraire des personnalités s’y essayant. De mon expérience d’observateurE distraite des media, et de locuteurE, ici et maintenant, si tu aimes la langue française, tu respectes ce qu’en circonscrit l’académie… ou tu la quittes. Heu, non, ce qu’on m’a chanté comme refrain, c’était plutôt : ou tu ne t’en réclames pas, sur un plan littéraire, du moins (de part mon goût pour le pseudonymat je m’abstiens de donner le lien vers le forum où cette discussion a eu lieu). Difficile de se faire entendre dans ce genre de discussion, mes contradicteurEs refusant de se regarder de mon point de vue : en défenseurEs de langue morte, ou mortifère : qui me tue à ne pas me reconnaître. Je choisis de vivre dans ma langue. De parler et d’écrire dans une langue vivante.

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Les dimensions francofolles des politiques féministes queers : autocritique d’une gestation

Cha Prieur et Bruno Laprade

Existe-t-il un féminisme queer francophone? Avec son origine anglophone, l’ancienne insulte se prête parfois mal à l’importation. Sa diffusion mondiale ne cesse de poser des questions d’ordre éthique et épistémologique, notamment sur l’impérialisme du savoir euroaméricain, alors qu’ont émergé ces dernières années toutes sortes de critiques sur la blancheur du mouvement, ses angles morts et ses côtés utopistes. Sans parler des tensions entre universitaires et militant.e.s ou entre les diverses identités qui composent les collectifs. Le terme lui-même crée probablement une fausse impression de cohésion entre des contextes locaux diversifiés et des réalités éloignées. Pourtant, c’est bien parce qu’il y a appropriation de ces théories dans des foyers de résistances éparpillés qu’il faut reconnaître que leurs outils inspirent les individu.es à imaginer des transformations sociales libératrices. Ainsi, même en terres francophones, on a pu voir émerger des initiatives qui, si elles n’utilisent pas toujours le mot queer lui-même, en ont récupéré le cœur de l’analyse : la dénonciation des mécanismes de construction identitaire (dans leurs dimensions de genre, de race, de classe, de sexualité, etc.) dont certaines fonctions excluantes servent la reproduction des oppressions et des inégalités sociales.

Pour nous, le terme queer est politique. Il est à la fois déconstruction des rapports de domination et aménagement de nouvelles formes d’être au monde. Il n’est pas une fin en soi. Il ne s’agit pas d’un outil parfait non plus, mais à force d’autoréflexion et de critique, il permet d’avancer. Avec ce que cela comporte de tensions et d’angoisses, d’essais et erreurs, d’échecs et de petites victoires, de moments d’aveuglement et de lutte, le tout avec beaucoup de courage de la part des individu.e.s et des communautés trop souvent encore marginalisé.e.s. C’est pourquoi on croyait essentiel d’ouvrir le dialogue sur nos pratiques et nos espoirs, sur nos réflexions pas toujours complètes, quitte à se faire rentrer dedans. On est tout.e.s arrivé.e.s au queer par différentes voies, avec nos bagages troués et nos corps vulnérables, remplis d’expériences à raconter. On a été ébloui.e.s par certains textes, parfois académiques, souvent militants. C’est pourquoi on veut qu’il y en ait plus qui circulent, en français, en anglais, dans de multiples langues, dans des mots qu’on peut comprendre et qui nous rejoignent.

Ce numéro n’est qu’un lancement, pas un aboutissement. Parce qu’il fallait commencer quelque part dans nos ambitions. Parce que créer une revue soulève de nombreuses questions sur ce que l’on veut dire, comment on veut le faire, sur qui parle. Parce qu’il y aurait trop de choses à traduire, trop de coups de cœur. Trop d’inspiration ces dernières années issues des pensées du matérialisme queer, des queers of color, des personnes trans et intersexes, du milieu squat, de nos ami.e.s, de nos amours, etc.

Avec le thème Dimensions francofolles, on voulait se questionner sur la place du queer dans les milieux francophones. Réfléchir à sa traduction, à ses appropriations. Aborder les impacts d’une langue aussi genrée que le français sur les identités. Voir aussi ce qui se fait ici et là. Il y a beaucoup de milieux à rejoindre pour véritablement obtenir un portrait des différentes militances dans les milieux francophones, que ce soit de Belgique, de Suisse, des places francophones issues des phases successives de la colonisation française dans différentes parties du monde, mais également en France et au Québec. C’est aussi pour cela qu’on aimerait faire un petit retour autocritique sur la manière dont on a géré la création de la revue… En partant cette initiative, on a aussi été confronté.e.s aux scissions entre les façons de faire universitaires et militant.e.s. Au départ, on pensait naïvement séparer le contenu en sections académiques, militantes et artistiques. Mais rapidement est apparue l’absurdité de contribuer au maintien de ces divisions, qui ne servent en réalité qu’à nourrir les privilèges de classe et les systèmes de rendement comme Publish ou perish auxquels on n’adhère pas. Notre expérience en milieu universitaire, si elle a orienté nos premières tentatives d’organisation en nous faisant calquer le modèle des revues indexées et d’autoévaluation à l’aveugle, nous a surtout fait réfléchir sur ce qu’on lui reprochait et qu’on ne voulait pas récréer comme dynamique. Après tout, sur quelles bases exclure des textes, des voix, des paroles? Pouvait-on vraiment écarter une contribution sous le prétexte qu’elle n’était pas assez bien écrite? Quelle norme utilisions-nous pour juger des productions? Cela ne risquait-il pas de privilégier les façons d’écrire eurocentrées/occidentales et leurs standards de textes, en écartant les façons de faire de la recherche et d’écrire plus périphériques aux capitales francophones? Quel était notre but en fait? Faire une revue queer proprette ou, comme nous le proposions dans l’appel, créer une plateforme permettant de faire communiquer différents milieux queers pour être les plus inclusi.ve.s possibles?

Pour simplifier, l’expérience acquise grâce au numéro de lancement permet d’affirmer qu’on tient à créer une revue accessible et qu’on refuse la hiérarchisation entre les milieux académiques, militants et artistiques parce qu’on s’est vraiment rendu compte qu’ils étaient très étroitement imbriqués. On a retenu la leçon et on espère aller faire davantage d’entrevues, publier davantage de manifestes, ouvrir l’espace à d’autres types de contributions et d’accompagnement des auteur.e.s.

Ce numéro de lancement de RevuePolitiQueer se compose donc de sept textes. Le premier « Français, langue vivante » raconte le parcours d’Ariane Sirota, son cheminement entre plusieurs univers sociaux, militants et littéraires qui l’invitent à se positionner comme une militante du langage.

Rachele Borghi présente ensuite un texte sur les espaces queers. Elle revient sur l’histoire des études queers en géographie partant de l’influence des textes anglophones pour aborder ensuite les réalités francophones. Elle s’intéresse ensuite à la notion de performance et présente quelles perspectives sont attendues dans le développement des géographies queers en France.

Les membres de l’Observatoire des transidentités, Maud-Yeuse Thomas, Karine Espineira et Arnaud Alessandrin ont accepté de répondre aux questions de la revue sur la raison de leur investissement dans le champ des études trans, leurs réalisations et leurs projets après être revenu.e.s sur quelques définitions.

Viennent ensuite « Le manifeste des amours queers » de Kori Herrerra suivi de « Une critique du Manifeste des amours queers : contre l’anxiété de la performance queer » d’Alessia Acquistapace. Cet ensemble de textes, traduits par Rachele Borghi, traite des relations affectives queers en s’opposant à la norme du couple monogame et à la hiérarchisation des relations. Il est écrit pour ouvrir les possibles des relations affectives non normatives. Le manifeste pose cependant des bases ayant tendance à devenir des normes que sa critique vient remettre en cause.

Le texte « Je ne veux pas être soignée » parle de la pathologisation des personnes qui ont été assignées « femmes » à la naissance. L’auteur.e adopte une position féministe en dénonçant les privilèges masculins et des violences infligées dans les rapports de genre en interpellant directement les oppresseurs.

Enfin, Vincent Landry propose un article intitulé : « Virginie Despentes et l’autofiction théorique : étude de King Kong Théorie ». L’auteur s’intéresse aux notions de récit de Soi et d’autofiction en prenant pour exemple le livre de Virginie Despentes. Son but est également de montrer comment l’œuvre de Despentes s’inscrit dans une perspective féministe et queer.

Ces textes n’épuisent pas les possibilités de discussion de la thématique Dimensions francofolles. Il y aurait encore tant de choses à dire, tant de thèmes à explorer : la façon dont nous bâtissons nos relations, la théorie des affects, le capital culturel, les espaces courageux, les nationalismes sexuels, les transidentités, les identités en développement, le postcolonialisme, le transcapacitisme, les normes au sein des milieux queers, le racisme en milieu transpédégouine, les biopolitiques et les cyborgs, les licornes et notre rapport aux animaux fantastiques, nos difficultés à s’organiser, le plaisir et les corps…. Nous espérons que Revue PolitiQueer pourra devenir un espace d’expression partagé par toustes ceu.lle.s qui voudront y prendre part.

Remerciements

Cet appel a vu le jour en septembre 2012, il y a bientôt deux ans, plusieurs personnes ont pris la route avec nous. On pense ici à Mounia avec qui l’idée de la revue est né.e et à Karine qui a participé activement au travail d’évaluation, de gestion de l’avancée du numéro et d’organisation du comité. Pauline Haller nous a également créé un logo. Plusieurs personnes se sont offertes pour participer au comité de relecture, à défaut d’avoir le temps elles-mêmes de nous proposer des articles. On les remercie, car la revue ne serait pas sortie sans ielles, sans l’apport des auteur.e.s et l’engouement de toustes pour ce projet.